La Bulgarie et les Panama Papers : lost in investigation

Article publié le 26 avril 2016
Article publié le 26 avril 2016

Les Panama Papers ont révélé un univers dominé par l'appât du gain, où la loi n'est pas la même pour tous. Les documents divulgués constituent une preuve supplémentaire de ce que nous savions depuis longtemps déjà : nombre de nantis se plaisent à parler de solidarité, mais en manquent lorsque le moment est venu de payer leurs impôts. Est-ce légal ? Probablement. Est-ce moral ? Certainement pas ! 

11,5 millions de documents qui exposent plus de 214 000 entreprises de 204 pays dans 21 zones offshore. En deux mots, les Panama Papers. Au moins 50 de ces entreprises, 6 agences de médiation, 16 patrons et 78 actionnaires sont Bulgares.

Des personnes qui tissent des liens avec des zones considérées comme des paradis fiscaux, le Panama, par exemple, ou encore les îles Vierges britanniques. On retrouve également les noms de 100 directeurs, avocats et liquidateurs affiliés à de telles entreprises. Certains sont des ressortissants étrangers résidant en Bulgarie ou en possession d'un passeport bulgare. Le journal 24 Chasa, un partenaire du Consortium international des journalistes d'investigation (ICIJ), a publié cette nouvelle en même temps que le quotidien allemand Süddeutsche Zeitung.

26 ans pour tout examiner

Il a été constaté qu'une seule journaliste de 24 Chasa, Aleksenia Dimitrova, avait pu avoir accès à ces documents. Elle a récemment reconnu qu'il lui faudrait 26 ans pour tous les examiner. C'est probablement l'une des raisons pour lesquelles le journal a choisi de ne révéler que peu à peu - d'aucuns diront aussi de manière sélective - les identités des ressortissants bulgares dont les entreprises offshore sont gérées par le cabinet d'avocats panaméen Mossack Fonseca. Un nom par jour, essentiellement. Jusqu'à présent, aucun document n'implique de figures politiques locales, et seuls quelques hommes d'affaires bulgares connus ont été exposés.   

La famille Banev, par exemple, y apparaît aux côtés de nombreux noms qui reviennent souvent, au titre d'actionnaires ou de représentants d'entreprises des Seychelles, des Bahamas et du Panama entre 2005 et 2015. Dans une interview qu'elle a récemment accordée à 24 ChasaEvgeniya Baneva a déclaré que les Panama Papers n'étaient qu'une conspiration internationale pour détourner l'attention des véritables problèmes. « S'il s'agit réellement de révélations de taille sur des hommes politiques et des trafiquants de drogue, a-t-elle déclarécela concerne le monde entier. Mais jusqu'à présent je n'y trouve aucune information qui me ferait dire "Vraiment, c'est du lourd". »

S'il est vrai que les entreprises offshore ne sont pas illégales, elles sont néanmoins souvent utilisées à des fins d'évasion fiscale ou pour blanchir de l'argent. Selon les analystes de l'Institut d'Economie de Marché, l'impôt sur le revenu des particuliers et les taux d'imposition des sociétés sont bas en Bulgarie, ce qui rend plus probable le recours à des sociétés offshore pour dissimuler l'origine des revenus que de l'évasion fiscale. De plus, la loi bulgare autorise encore les sociétés offshore à prendre part aux marchés publics - que l'on considère être l'un des principaux mécanismes de corruption - puisque les propriétaires conservent leur anonymat.   

« Je sais que je ne sais rien »

Le ministre bulgare de l'économie, Bozhidar Lukarski,  à qui on avait demandé de s'exprimer sur ce scandale, a déclaré qu'il s'attendait à ce que les  « grands noms » du pays soient exposés par ces documents, sans toutefois en dire plus. On lui a aussi demandé son avis sur la plus grande compagnie bulgare de tabac, Bulgartabac (qui appartenait à l'État, et dont le propriétaire actuel est inconnu, ndlr), qui a interrompu son activité le 1er avril et ainsi fait perdre leur emploi à des centaines d'employés.

Le ministre a expliqué que « le propriétaire de Bulgartabac est bien connu, mais qu'on ne sait pas qui contrôle ce propriétaire », ajoutant que le véritable propriétaire se trouvait dans une zone offshore et que son nom n'apparaissait pas dans le contrat de privatisation de l'entreprise « pour une raison ou une autre ».  

Selon les révélations des Panama Papers, la liste de riches Bulgares qui détiennent des sociétés offshore comprend les noms de notables de plusieurs grandes villes du pays. L'ICIJ affirme que ce sont, dans l'ensemble, 140 personnalités politiques de plus de 50 pays qui ont des liens avec des sociétés offshore. Il n'y a qu'à attendre 26 ans, le temps que Mme Dimitrova lise et révèle les noms des Bulgares concernés.   

Les intentions de ceux qui sont à l'origine de ces révélations d'ampleur inédite sont encore floues. Il n'y a pas longtemps de cela, une attaque similaire avait été lancée par les médias contre les îles Vierges britanniques. Mais le fait est que de telles campagnes de dénonciation aboutissent rarement à la suspension permanente des activités de ces zones offshore. Elles ne font que changer les itinéraires du grand capital vers d'autres paradis fiscaux. Attendons donc de voir quelle sera la prochaine destination en vogue : le Delaware, le Nevada, ou peut-être encore le Wyoming

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Cet article fait partie du projet East Side Stories qui a vocation à déconstruire les clichés décochés contre l'Europe méridionale et donc d'éviter de sombrer dans le côté obscur de la force.