La Bibliothèque de Poésie Itinérante : la bibliothèque par la ruse

Article publié le 11 mars 2013
Article publié le 11 mars 2013
Nous sommes un soir de fin novembre à Edimbourg, l'obscurité et l'humidité de l'air ont depuis longtemps pénétré nos os lorsque mon ami et moi parcourons le marché aux puces de Grassmarket et le quartier de West Port, à la recherche d'un lueur amicale. Après des heures, nous atterrissons au minuscule et labyrinthique magasin « Armchair Books » .
Coincés entre le stock habituel de livres d'occasions, une sélection de recueils de poésies bien usés et de pamphlets sont étalés sur une table. Derrière la table, un personnage d'aspect sévère : costume trop grand, lunettes rondes, et cheveux attachés en une queue de cheval, voici la Bibliothécaire de Poésie Itinérante.

Un peu plus tôt dans la journée (mais pas moins mouillées) nous avions rencontré la bibliothécaire, qui avait laissé sa sévérité en quittant son uniforme, alors qu'elle donnait une conférence au festival de livre de West Port, un festival organisé par des bibliothécaires indépendants, qui sont regroupés dans ce coin de la ville.

Itinerant Poetry Library (cc) Steve Rhodes Ce qui allait devenir la Bibliothèque de Poésie Itinérante a débuté en 2002 en tant qu'espace de prêt qui servait à la fois de bibliothèque et de lieu pour des lectures. Cependant, les années passant et le contrôle du lieu devenant un véritable problème, la bibliothécaire eu un moment de « Eureka » (bien que dans son lit et non dans son bain) . Le fonctionnement de la bibliothèque n'était pas un problème, le lieu en était un : il fallait qu'elle se débarrasse du lieu. En 2006 elle vendit tout ce qu'elle possédait , réserva un ferry pour Amsterdam et prévît le nombre de livres qu'elle pouvait faire tenir dans son sac à dos. ( Elle a découvert depuis qu'elle porte plus de poids dans son sac à dos que n'en porte un soldat américain des marines). Les années qui suivirent , la bibliothécaire a installé des bibliothèques de poésies impromptues dans des lieux aussi fous et lointains que Vancouver, Budapest, et San Francisco. (J'ai encore des vêtements qui traînent quelque part à Budapest confesse-t-elle. Les poètes de Budapest étaient tellement généreux, ils m'ont donné des tonnes de livres. Tout ne tenait pas dans mon sac, alors il a fallu faire un choix entre les poèmes et les vêtements...) La bibliothèque ouvre pour quelques heures seulement, et selon la durée du séjour de la bibliothécaire en ville, on peut emprunter les livres ou simplement les lire dans la bibliothèque elle-même.

La première bibliothèque sur twitter

Ce n'est peut-être pas une coïncidence que la bibliothèque devienne mobile au moment où elle l'est devenue. En 2006, alors que la bibliothécaire elle-même de lançait, le phénomène couchsurfing prenait de l'ampleur, et twitter faisait ses débuts. « J'ai probablement été la première bibliothèque ou bibliothécaire sur twitter »sourit-elle et je me demande si je n'ai pas été la première personne à utiliser twitter comme un vrai service de géo-localisation. Alors que tout les autres n'utilisaient twitter que pour envoyer des messages à leurs copains, moi je tweetais un plan, une heure, venez et trouvez nous. L'idée derrière ce projet était faite à 50 % de publicité et 50 % d'heureux hasard. Vous ne savez même pas que vous irez dans une bibliothèque aujourd'hui mais vous tombez sur nous ou nous tombons sur vous. C'est vraiment comme ça que cela se passe. Elle appelle cela « la bibliothèque par ruse » et l'un des espoirs (et objectifs) de la bibliothéque est que des lecteurs inattendus tombent par hasard sur des poèmes qui répondent à leurs besoins à ce moment précis, décris par la bibliothéciare comme des « Connaissances dont on n'a pas encore conscience d'avoir besoin ».

Stacks of books (cc) Andrei.D40 La bibliothécaire reconnaît qu'elle rencontre occasionnellement des réactions mauvaises de la part d'autres collègues qui ont été bien moins qu'enthousiastes par le jeu de la bibliothèque sur les stéréotypes de la profession, allant de l'uniforme et des manières du bibliothécaire aux lois « Bye Bye » de la bibliothéque de poésie itinérante, qui parodie le règlement (ou « Bye law » ) de 1964 qui gouverne les bibliothèques britanniques :

« Personne n'est autorisé, après avoir été prévenu par un de la bibliothèque, à continuer à dormir dans la bibliothèque. Vous pouvez, cependant, essayer et vous en tirer quand même. Les dirigeants de la bibliothèque se réservent le droit de cataloguer et d'ajouter les dormeurs persistants au catalogue de la Bibliothèque. Les dépenses de voyage des personnes cataloguées, dans le but de rester dans le voisinage de la collection de la Bibliothèque, ne sont pas prises en charge ».

« Le fait est qu'il y a beaucoup de stéréotypes dans ce milieu ! » s'exclame la bibliothécaire. » Il vous faut les confronter ! Une fois que vous y avez fait face, vous pouvez commencer à faire des choses intéressantes avec ces stéréotypes. » Tout en étant frustrée par le manque de vision qui gouverne souvent les bibliothèques publiques en Grand Bretagne, la bibliothécaire est férocement passionnée par l'importance des bibliothèques dans une communauté et par le besoin de solutions créatives pour surmonter les problèmes auxquels de nombreuses bibliothèques font face. « Ce dont on a besoin », pointe-t-elle, « c'est de flexibilité et de créativité qui sont souvent mises de côté par les coupes budgétaires , les lois de régulation des bibliothèques et, ce qui est encore pire, un manque fondamental de reconnaissance de l'importance des bibliothèques. »

'Les livres sont l’intimité personnelle'

Avec son concept d'apporter la bibliothèque dans une communauté aussi bien qu'avec son engagement dans les outils numériques (comme twitter), la Bibliothéque de Poésie Itinérante offre une solution créative . « Pour moi, il s'agit de faire le lien entre ces outils digitaux et l'humain, l'humain comme les sensations, l’intimité personnelle, les relations amoureuses. C'est ce que les livres sont pour moi, et une grande partie des livres de la bibliothèque sont vraiment des livres en tant qu'objets physiques, tactiles. Je ne sais pas comment articuler tout cela, mais je sais que c'est intrinsèque : ce sont deux choses, le monde physique et le monde numérique, qui se heurtent l'une à l'autre et qui marchent ensemble. Il ne s'agit que de faire le pont entre les deux, d'être capable de revenir en arrière et en avant du pont, et d'où vous vous retrouvez en chemin. »

Kit de survie La Bibliothèque de Poésie Itinérante: Bottes « Goose Down », (pour tenir à l'écart les morsures du froid), une corde à linge (une pour les vêtement et l'autre pour la poésie), une cafetière (quand nous n'avez pas de nourriture, fumez une cigarette et buvez un café et vous oublierez que vous avez faim)

Images: Bibliothèque de Poésie Itinérante (cc) Steve Rhodes/ Flickr; Libres (cc) Andrei.D40/ Flickr