La Babé-lien du lundi

Article publié le 12 février 2008
Article publié le 12 février 2008
Par Guillaume Delmotte Eric Hazan a imaginé la France d’après. CHANGEMENT DE PROPRIETAIRE. La guerre civile continue de Eric HAZAN, Editions du Seuil, 2007 J’avais déjà lu avec beaucoup d’intérêt le précédent livre d’Eric Hazan, LQR. La propagande du quotidien (Raisons d’agir, 2006).
Hommage à l’œuvre de Viktor Klemperer, philologue allemand qui avait publié en 1947 son ouvrage LTI, la langue du III° Reich, carnets d’un philologue (où LTI signifie « Lingua Tertii Imperii »), ce livre avait pour objet de décrypter la « Lingua Quintae Republicae » (LQR), la langue de la Vème République. Omniprésente, celle-ci envahit les journaux de 20 Heures et les discours des dirigeants politiques. Elle vient à constituer la novlangue de la communication politique et des sciences de gouvernement : « modernité », « gouvernance », « réforme », « diversité ». Procédant essentiellement par euphémisation, elle doit aboutir, in fine, à la « domestication des esprits ».

Son nouveau livre, Changement de propriétaire. La guerre civile continue, est écrit sous la forme d’un journal qui commence un certain 6 mai 2007 et qui se termine par un entretien « imaginaire » avec un universitaire nord-américain, daté du 6 août 2017.

Le lecteur y trouvera de nombreuses réflexions et des mises en perspective, souvent pertinentes, relatives à l’actualité politique et sociale, et notamment aux « réformes » mises en œuvre par le gouvernement nommé par le nouvel hôte de l’Elysée – chef de « l’entreprise France » - ou encore à la politique étrangère menée par le couple Sarkozy–Kouchner, le tout avec l’assentiment d’une bonne partie des médias, dociles, dont les actionnaires sont presque tous des amis de « Nicolas ». Il s’agit là aussi d’utiles rappels pour qui aurait la mémoire courte. Mais gare aux récalcitrants ! « Mon ami J.-C. a fait un cauchemar – écrit Eric Hazan – : on le mettait en prison parce qu’il avait écrit un article où il parlait de Hortefeux de Pellepoix ».

L’auteur décrit aussi avec justesse, me semble-t-il, le climat intellectuel et moral dans lequel la France baigne aujourd’hui où, précisément, les « intellectuels » ont pour la plupart démissionné. Ils ne jouent plus leur rôle ou, plus précisément encore, nombre d’entre eux ont été enrôlés dans le parti du Président.

L’ouvrage est scandé d’entretiens avec ceux, parmi les « intellectuels » (bien que E. Hazan récuse ce terme), qui trouvent encore grâce aux yeux de l’auteur, ceux qui n’ont pas renoncé à la « vraie » pensée critique, tels Jacques Rancière, Alain Badiou et Daniel Bensaïd, et qui tentent de donner du sens aux courants de l’histoire des idées qui ont agité (ou endormi, c’est selon) la France depuis une trentaine d’années. Eric Hazan condamne en revanche sans appel et donc très injustement à mes yeux, les entreprises telles que La République des Idées, constituée autour de Pierre Rosanvallon – que l’auteur fait entrer dans la catégorie des « pires disciples de François Furet » et des « intellectuels du maintien de l’ordre » -, prêtant à celle-ci, sans le citer, le mot fameux du Guépard de Giuseppe Tomasi Di Lampedusa : « Si nous voulons que tout continue, il faut que d’abord tout change ». C’est oublier un peu vite, par exemple, que c’est dans la collection créée par P. Rosanvallon, que parut en 2002 Le Rappel à l’ordre, un ouvrage écrit par Daniel Lindenberg et qui dénonçait précisément les « philosophes politiques » passés dans le camp réactionnaire.

C’est d’ailleurs, du moins est-ce la lecture que j’en fais, l’un des points de vue les plus intéressants développés dans ce livre : les idées mènent le monde, grâce à leurs agents au sein de la société. C’est l’hégémonie culturelle de la droite qui est ici mise au jour, dans une perspective que l’on peut qualifier de gramscienne.

Dans son ensemble, le livre a une tonalité anarcho-révolutionnaire. Si Eric Hazan ne goûte guère le « communisme de caserne », « communisme » demeure pour lui « le plus beau nom de la politique ». La « guerre civile », dont parle l’auteur, est celle, planétaire, que se livrent, d’une part, les puissants et, d’autre part, la cohorte grandissante de tous les laissés-pour-compte du capitalisme triomphant et de toutes les formes de domination à l’œuvre dans le monde et, en particulier, dans la société française. Si l’on suit l’auteur, l’affaire est entendue. La classe politique, économique et médiatique s’est unifiée, formant une oligarchie et devenant le « bouclier » du système, de l’ordre établi. La social-démocratie, en état de « mort clinique », ne peut enrayer ce qui est inéluctable, sous la plume d’Eric Hazan : la conjonction de tous les mouvements d’opprimés et d’exploités – ouvriers dont les droits sont sans cesse écornés, immigrés sans papiers que l’on rafle à la sortie des écoles (afin d’atteindre les objectifs « d’éloignement »), jeunesses des banlieues et des quartiers populaires en révolte que la police pourchasse, étudiants à l’avenir de plus en plus incertain, travailleurs précaires et chômeurs en fin de droits.

La France d’après…

Eric Hazan, dans un épilogue en forme de politique-fiction, prédit la fin imminente du mandat de Nicolas Sarkozy, incapable de faire face à la montée de l’exaspération collective, qu’il tentera de réprimer violemment. « Son départ précipité a signé la fin de la Vème République en attendant l’écroulement du système capitaliste en France », fait dire l’auteur à son interlocuteur imaginaire.

D’une certaine manière, l’entreprise de domestication des esprits que décrivait Eric Hazan dans son ouvrage précédent, n’aura pas eu raison de l’esprit de révolte ou, devrait-on dire, de l’esprit révolutionnaire.

Si je partage avec l’auteur le constat d’une société en souffrance et désorientée, j’espère, contrairement à lui, que la social-démocratie, qu’il désigne à la vindicte publique comme « agent du compromis » et politique du « moindre mal », saura retrouver les moyens, intellectuels d’abord et pratiques ensuite, de « panser » les plaies de la France et du monde. Le temps presse. Le scénario proposé par Eric Hazan pourrait devenir, au moins partiellement, réalité. Petit bourgeois prolétarisé et sans repère, j’aurais alors certainement rejoint les rangs de ceux qui sont « prêts à en découdre », selon la description qu’en fait l’auteur.

Comparant le style des débuts de mandat de Valéry Giscard d’Estaing et de Nicolas Sarkozy et leur trouvant des similitudes, Eric Hazan cite le « célèbre incipit de Marx pour Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte : « Hegel fait quelque part cette remarque que tous les grands évènements de l’histoire et les personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois. Il a oublié d’ajouter : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce. » En l’occurrence – poursuit Eric Hazan – la citation n’est pas utilisable car la farce, c’est dès la première fois qu’elle a eu lieu ». J’espère, pour ma part, que ce qui tient lieu de farce ne se termine pas par une tragédie cette fois-ci, même si cela en prend dangereusement le chemin.