Krista Sager, réalisme vert pour l'Europe

Article publié le 27 juillet 2005
Article publié le 27 juillet 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Comme de nombreux politiciens de gauche de sa génération, Krista Sager, leader des Verts au Parlement allemand, a changé son refrain lors des trente dernières années, passant d’un couplet d’opposition radicale à un pragmatisme de circonstance.

Krista Sager s’accorde des petites vacances. Hier elle est montée en haut de la Tour Eiffel et a visité le Louvre. Ce soir, une sortie à l’Opéra est prévue. Si la représentante du parti écologiste au Bundestag a rarement l’opportunité de s’évader de la politique, elle passe deux jours à Paris après avoir participé à un débat télévisé sur la chaine franco-allemande Arte. Néanmoins, les évolutions gouvernementales en Allemagne occupent toujours un coin de sa tête. « Je ne pars jamais dans un endroit d’où je ne peux revenir rapidement ou être contactée par téléphone. »

Nous rencontrons Krista Sager, 51 ans, dans un petit hôtel luxueux de la rive gauche. Des exemplaires du Figaro et de l’International Herald Tribune sont disponibles dans la salle de déjeûner tendue d’un vert mat, où quelques arrangements fleuris insufflent une atmosphère cosy. Des serveurs en queues de pie s’empressent autour de clients bourgeois élégamment vêtus. Deux jeunes personnes débarquant en jeans et tee-shirt au lieu du réglementaire costume-cravate suffisent à provoquer un émoi au sein du personnel mais nous parvenons à rencontrer la porte-parole écologiste et la longue discussion qui s’ensuit finira par nous faire oublier l’ambiance collet-monté du décor.

Métissage européen

Tandis que son mari se plonge dans la lecture des journaux, Krista Sager me raconte qu’elle a « des racines européennes très mélangées. » Son grand-père, originaire de la ville roumaine de Sibiu est un Saxon de Transylvannie – le fils d’un Allemand et d’une Hongroise. Son propre père est un soldat allemand qui a rencontré sa femme danoise durant l’Occupation. « En fait, il était quasiment impossible pour eux de rester ensemble. C’est seulement après la guerre qu’ils obtinrent la permission de se marier. » Pour Krista Sager, élevée dans un environnement bilingue entre cultures germanique et scandinave, la Seconde Guerre Mondiale est restée le pivot politique de référence, et pas seulement eu égard au projet européen. « Il n’est pas si automatique de surmonter nos vieilles rancoeurs et inimitiés. Lorsque j’étais enfant, je demandais régulièrement à ma mère si mon frère –allemand- et mon cousin –danois- devraient un jour s’entretuer dans une guerre. Cette idée m’a laissé une forte impression. »

L’Europe, cela dit, est plus qu’un projet de paix. « Il s’agit également de démocratie et de liberté –en terme d’intégration des pays d’Europe de l’Est par exemple- et de prospérité. » Le miracle économique européen, comme l’Irlande, la Grèce ou l’Espagne ont pu l’expérimenter, devrait aussi être possible pour les nouveaux Etats membres. « L’Irlande a été durant des années la maison pauvre de l’Europe. Aujourd’hui le pays a le second PIB par habitant de l’Union. Pourquoi un développement similaire ne se produirait-il pas dans les pays d’Europe centrale et orientale ? »

Contrairement au canevas communautaire, l’Europe n’est pas uniquement fondée sur « l’économie et l’individualisme. » Quel est alors le modèle européen ? Là aussi Krista Sager ressent le besoin de clarifier la situation. « Nous devrions essayer de définir un système européen porté par des valeurs qui reconnaissent notre responsabilité sociale et environnementale. »

La Turquie à l’intérieur et la Russie dehors

En dépit du flou terminologique, le modèle européen doit devenir «  la principale exportation de l’Union », selon Krista Sager. « L’Union Européenne pourrait représenter un exemple pour des régions comme le Moyen-Orient, où ont régné les conflits durant des décennies et où l’idée de rejoindre les 25 est inenvisagable. » Alors que la discussion touche un point sensible, notre café se refoidit. Je nous ressers.

Chaque région du monde peut constituer sa propre Union Européenne cependant. Où sont les frontières de l’Union pour Krista Sager ? « J’excluerais d’office l’intégration de la Russie, d’Israël et des pays d’Afrique du Nord », répond t-elle. « L’Ukraine est un sujet épineux parce que la perspective d’intégrer l’UE pourrait faire exploser le pays. Et je crois qu’il est important de jeter un pont sur le Bosphore et d’intégrer la Turquie. »

Ce type d’engagement en faveur d’une citoyennete européenne dont Krista Sager se fait l’écho n’est pas venue naturellement aux Verts d'outre-Rhin. « Au début des années 80, les partis de gauche étaient plutôt anti-européens. Le Parti Socialiste au Danemark a seulement changé d’avis l’an passé. Mais les écologistes ont compris bien avant le besoin d’assurer la liberté, la démocratie et le respect des droits de l’Homme en élargissant notre communauté. C’est Joschka Fischer -le ministre allemand des Affaires Etrangères- principalement qui a poussé la coalition dans cette voie. Désormais, les Verts sont une force conductrice de la construction européenne et l’Allemagne un partenaire stable pour Israël- une double posture loin d’être évidente dans les années 80, résultant d’une influence remarquable de Fischer.

Naissance d'un pouvoir

Le passage des Verts d’un parti d’opposition idéologique à un parti de gouvernement représentant les intérêts des Etats trouve une résonnance dans la propre vie de Krista Sager. Au départ, elle militait activement au KBW (l’association Communistes des Allemands de l’Ouest), une appartenance qui a été soigneusement gommée de son CV officiel. « L’époque était complétement différente et le débat social très polarisé. Actuellement, les discussion sont caractérisées par les valeurs auxquelles elles aspirent : tolérance et compromis. » La rebellion contre une Allemagne autrefois anti-démocratique s’est transformée en une influence grandissante fondée sur la prise de mesures politiques concrètes. Une évolution que Krista Sager ne cesse d'encourager, à la tête des écologistes, dans les débats télévisés sur Arte et dans cet hôtel parisien vert-menthe aux journaux conservateurs. Le compromis politique est devenu la maxime de Krista Sager : « Faire des concessions n’a rien à voir avce la lâcheté ou la faiblesse : c’est le moteur d’une société libérale et libre, importante dans le processus européen. L’inaptitude au compromis signifie un manque de volonté à créer ce genre d’Europe.»