Kreuzberg : le métissage à Berlin

Article publié le 21 novembre 2005
Article publié le 21 novembre 2005

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

A Berlin, les quartiers de Kreuzberg et de Neukölln abritent la plus forte concentration d’immigrés avec un taux de chômage élevé. Les émeutes ayant éclaté en France pourraient-elles enflammer ce côté-ci du Rhin ?

Kreuzberg. Un enfant s’écrie : «1er mai ! Révolution !» Des mots qui viennent rompre le calme automnal de la ferme des petits du « Görlitzer Park ». Avec ses dents de lait un peu noircies et son sourire provocateur, le gamin n’a pour autant perdu son air sympathique. Comme tout petit voyou qui se respecte, il fait tournoyer un bâton au-dessus de sa tête, du gabarit d’une batte de base ball. Son grand frère n’est heureusement pas bien loin et le bambin n’aura pas le temps de passer des paroles aux actes.

Mais la question est sur toutes les lèvres : l’Allemagne connaîtra-t-elle un embrasement de ses quartiers difficiles ? Car Kreuzberg et l’arrondissement voisin de Neukölln portent clairement l’étiquette de zones chaudes. En 2004, d’après les chiffres de l’office berlinois des statistiques, le pourcentage des bénéficiaires de l’aide sociale dépassait 13 % dans les deux arrondissements. La proportion d’immigrés dans certains endroits est si importante que le terme intégration semble sonner comme un vain mot. Dans certaines rues, des bandes de jeunes Turcs ou de jeunes Arabes imposent leur loi.

«Ça brûle toujours quelque part», affirme Marina, travailleuse sociale -ou «fille à tout faire » d’après sa propre description- dans une paroisse de Kreuzberg. Marina s’occupe notamment du café des jeunes. Et pendant qu’elle arrose les fleurs devant les fenêtres du bâtiment communal, elle raconte. «Dans les ghettos de Kreuzberg, c’est la colère qui domine. Les jeunes se sentent exclus et ne savent pas quoi faire de leur vie.» Quand Marina dépeint la misère et la violence qui règnent à Kreuzberg, elle doit poser l’arrosoir. Car le sujet ne peut se passer de gestuelle. D’après elle, Kreuzberg est une véritable poudrière qui n’attend qu’une petite étincelle pour exploser.

«Nous avons tous les mêmes droits»

La situation semble être la même à Neukölln. Devant le kiosque d’une zone résidentielle tranquille aux vieux immeubles uniformément gris bien qu’entretenus, trois jeunes zonent sur un banc, la cigarette au bec. Ils préfèrent se présenter sous les pseudonymes suivants : Aslan, Hamadi et Don Montana. Tout est encore calme. Pourtant, Hamadi, nerveux, se comporte comme une sentinelle aux aguets. Ce n’est que plus tard que d’autres jeunes rejoignent le petit groupe. Ensemble, ils affirment cambrioler des magasins de bijoux ou de téléphones portables et dévaliser des appartements. Tous trois estiment que les émeutes françaises sont entièrement justifiées. «Nous avons tous les mêmes droits», estime Hamadi, « en France, il n’y aucune justice dans les banlieues». Et comme il connaît très bien ce sentiment d’injustice, Aslan prédit pour Neukölln le même sort, et pire encore que celui des banlieues parisiennes.

Contrairement aux jeunes Français des quartiers, Aslan, Hamadi et Don Montana ne pensent pas qu’il faille quitter le quartier afin d’être en mesure de mener une vie meilleure. Ils se sentent fiers d’habiter dans le coin et y sont très attachés. Ils sont nés ici, y ont grandi, sont allés à l’école. Leurs racines sont bel et bien là. «Ce qui nous manque, » explique Aslan, « c’est un local pour nous retrouver».

Cafés branchés et associations de Turcs

Il existe au cœur de Kreuzberg, plus précisément à la Naunystrasse, un centre culturel pour les jeunes appelé « Naunynritze » (la fente de Naunyn), engoncé dans un vieil immeuble en briques. Je constate rapidement que de nombreux journalistes ont envahi les lieux. «Nous avons déjà tout dit» affirme l’un des membres du collectif, avant d’ajouter exaspéré que «non, il n’y aura pas d’émeutes ici à Kreuzberg comme en France». Chacun est agacé de devoir répondre aux sempiternelles questions des médias. Avant de tourner les talons, un jeune me lance : «Trop de blabla n’amène que des problèmes».

Aux alentours, comme partout dans Kreuzberg, le visiteur est confronté à une alternance de vieux bâtiments brillamment rénovés et de bâtiments récents plutôt sordides, ornés d’innombrables antennes paraboliques. Les cafés branchés jouxtent les associations de Turcs et derrière les barres de béton de Kottbusser Tor, le rendez-vous des junkies et des alcooliques, serpente la rue festive du quartier. Voilà le métissage à la Kreuzberg, ce mélange de styles et de couches sociales, qui, d’après Michael Homberg, éducateur à la ferme des petits, «évite que les différences ne soient aussi criantes qu’en France».

Mais Kreuzberg et Neukölln ne sont pas des ghettos et la comparaison avec les banlieues françaises s’arrête là. Car à Kreuzberg, on peut encore voir des passants de tous les horizons regarder et applaudir un groupe d’immigrés fêtant dans la danse et les cris un mariage turc.