Krainer : la saga d'une saucisse très politique 

Article publié le 21 décembre 2017
Article publié le 21 décembre 2017

Pour la majorité des gens, la Krainer Wurst ressemble à n’importe quel autre produit à base de porc. Pourtant, il y a quelques années, la saucisse a déclenché un conflit culinaire international menaçant d’engloutir toute l’Europe centrale.

En mars 2009, le gouvernement slovène a soumis à la Commission européenne une demande d’obtention de l’appellation d’origine protégée pour la saucisse Krainer - kranjska klobasa en slovène. La distinction, dont bénéficient certains bijoux culinaires tels que le gruyère, le scotch (whisky) ou les « Cornish pasties », impliquerait que seules les saucisses Krainer produites en Slovénie puissent être vendues sous ce nom.

La nouvelle a été dure à avaler pour l’Autriche et l’Allemagne, maîtres incontestés de l’industrie de la saucisse. Les deux pays se sont plaints à la Commission européenne, arguant que l’appellation générique « Krainer » renvoie à divers produits à base de porc. La Croatie a rejoint cette coalition explosive, invoquant la popularité tout aussi élevée de la saucisse chez ses habitants voisins de la Slovénie.

Le climat est vite devenu hostile. « Nous ne laisserons personne nous priver de la Krainer », a déclaré Niki Berlakovich, le ministre autrichien de l’Agriculture. Josef Bitzinger, de la chambre de commerce de Vienne, qui partage son avis, a assuré qu’il était « tout simplement impossible de donner un autre nom à cette spécialité tellement appréciée ». Le ministère de l’Agriculture et la chambre de commerce ont uni leurs forces à celles du bureau des brevets autrichien afin de poursuivre la Slovénie en justice, dans un acte exceptionnel de coopération interministérielle.

Loin d’être intimidée, la Slovénie a riposté. « Tous les arguments plaident en notre faveur », a affirmé Franc Bogovic, insoumis et ministre slovène de l’Agriculture et de l’Environnement. Et après pratiquement six ans de va-et-vient bureaucratique, la Commission a finalement accordé le statut d’appellation d’origine protégée à la kranjska klobasa – bien qu’elle y ait inclus une clause selon laquelle les autres pays peuvent continuer à employer le terme « Krainer ».

Il est facile de rester à l’écart du mélodrame, même sans être végétarien ou sans que les attributs de la saucisse, tels que son caractère « juteux », vous paraissent écœurants. Mais le côté théâtral de la saga est en réalité typique de la politique en matière de gastronomie, car il s’agit de l’une des facettes émergentes de la course mondiale au « soft power ». D’autres conflits culinaires existent actuellement, que ce soit entre le Liban et Israël dans le débat sur la création de l’houmous, ou entre l’Australie et la Nouvelle-Zélande en ce qui concerne l’invention de la pavlova, ou encore entre le Chili, la Bolivie et le Pérou sur l’origine de la pomme de terre. Ces querelles prennent souvent des proportions surréalistes, comme dans le cas de la Nouvelle-Zélande, qui a nargué l’Australie avec une énorme pavlova bien calorique permettant de nourrir dix mille personnes, ou de la Corée du Sud, qui a propulsé un kimchi dans l’espace afin de se présenter en maître du plat de légumes marinés face au Japon.

Mais au-delà des mises en scène, l’art culinaire en politique est une affaire sérieuse. Les spécialités italiennes à boire et à manger - sans doute ses produits les plus populaires à l’exportation - rapportent au pays près de 40 milliards d’euros par an. En 2016, l’Italie a tiré profit de sa culture culinaire particulièrement appréciée à l’étranger avec la « semaine mondiale de la cuisine italienne », une exposition de diplomatie gastronomique déclinée en divers événements dans plus de 100 pays. Au-delà des frontières européennes, la Chine exploite de façon similaire la popularité mondiale de sa cuisine afin de booster sa réputation, de renforcer ses relations internationales et de donner une image plus sympathique de cet État autoritaire au reste du monde.

Paradoxalement, s’il y a une chose qui est mise de côté dans la politique autour de l’art culinaire, c’est la cuisine en elle-même. Celle-ci est rarement célébrée pour ce qu’elle est, mais plutôt pour ce qu’elle représente. Il est assez révélateur de constater qu’au cœur des diverses querelles concernant la saucisse Krainer, personne n’a avancé l’argument selon lequel ce sont ses saveurs qui la rendent unique. Ce qui semble beaucoup plus important, c’est son appartenance à la culture d’un pays. Comme s’il ne s’agissait que d’un pion croustillant dans le show politique.

Alors que les États cherchent de plus en plus à accroître leur pouvoir par leur culture plutôt que par leur présence politique, il est probable que la gastronomie demeure un sujet brûlant du monde politique dans les années à venir. Si les prises de bec culinaires offrent un espace sûr dans lequel les pays peuvent montrer leurs muscles tout en restant diplomates, il reste possible que les choses tournent au vinaigre, comme dans le cas de la guerre entre le Royaume-Uni et l’Islande il y a 50 ans autour du cabillaud (véridique). Alors la saga de la saucisse Krainer est peut-être un sujet réchauffé, mais d’autres tensions culinaires sont sans aucun doute en train de frémir en Europe, prêtes à nous donner un avant-goût de la prochaine épreuve de force en politique.

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Cet article a été écrit par David Mountain et a d'abord été publié sur Are We Europe, le collectif des Européens qui ont une histoire à raconter.