Kosovo : avec les taxis-masqués, prenez 50 centimes pour vous faire la malle !

Article publié le 5 juillet 2011
Article publié le 5 juillet 2011
Un jour de février à Pristina. Des chauffeurs aux voitures inoccupées, s’approchent du trottoir en lançant des gestes codés: la police ne peut pas savoir. Les intéressés qui captent le message montent à bord, et la voiture repart comme si de rien n’était.
Ce n'est pas le dernier polar en tournage dans l'Est de l'Europe, mais plutôt une ombre planant sur le quotidien d'une capitale européenne qui balance encore entre légalité et illégalité. Le Kosovo et sa capitale Pristina nous parlent d’une illégalité presque banale.

Je me trouve à Luan Haradinaj (l’artère principale dans le chaos urbain de Pristina), avec Ardian, mon petit ami Kosovar. Nous attendons un taxi pour aller à l'ETC qui promet d'être le plus grand centre commercial du Kosovo. La ville apparaît encore endormie, paresseuse, et les gens se positionnent en silence de part et d’autre de la route, avec cette sorte d’indolence que l’on ressent un peu partout.

Quelques fourgons utilitaires passent lentement en frôlant les passants. Une vieille Volkswagen Golf II, peu reluisante, vient se garer devant le trottoir, puis une Opel Vectra, puis une autre, et encore une autre ... Je suis pour ma part envahie par la torpeur générale, mais quelque chose d'inhabituel me surprend tout d’un coup. Les chauffeurs de quelques voitures temporisent auprès d'un groupe de personnes restées sur le trottoir. Puis l'un d'eux sort du tableau de bord un carton blanc sur lequel figure un numéro rouge peint en grand. Les gens observent le numéro indiqué par le chauffeur, certains d’entre eux embarquent et la voiture s’en va. Je demande à Ardian « mais que font-ils ? » Il me répond, sérieux, qu’« ils prennent un taxi » « Celui-là, le numéro 1 c’est le notre, allez montons ! »

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« Un secret que j’ignore »

Poussée dedans avec fougue, voilà que je me retrouve moi aussi dans l’une de ces voitures suspectes. Il y a déjà deux filles à bord, nous refermons donc la portière et au même moment, une femme Rom avec un bébé dans les bras, gesticule en disant quelque chose plein d’espoir. Le chauffeur fait comprendre que c’est non et nous partons. Personne ne parle pendant le trajet, il y a comme un accord tacite entre les passagers : manifestement ils partagent un secret que j’ignore.

Je demande alors : « Mais au Kosovo, les taxis n'ont pas de signes distinctifs, de numéros sur les flancs et des compteurs ? » « Les taxis officiels », me répond Ardian en souriant, « Mais celui-ci c’est un faux taxi, un taxi-masqué. » Ici, ce sont ceux-là que la population préfère. Ils sont illégaux, mais ils ne coûtent que 50 centimes, même pour rejoindre l’autre bout de la ville ». Je jette un bref coup d’œil au conducteur, il doit avoir dans les 35 ans, et il est en train de se griller une cigarette. Le mystère tombe enfin: « Et le chauffeur comment sait-il où on va, puisque personne ne parle ? ». Je lorgne le conducteur dans le rétro. « Si celui qui est entré avant moi va ailleurs que sur ma destination, je dois attendre mon tour c'est ça ? » « Il y a des parcours prédéterminés. Chaque chauffeur montre le numéro de son trajet. Les gens d’ici savent que le 1 va au delà de la ville, jusqu’au village de Fushë Kosovë, le 2 parcourt tout le centre-ville, tandis que le 3 dessert le quartier de l’Hôpital. Quand tu montes dans le taxi tu connais déjà son parcours, et quand tu veux descendre, tu fais simplement signe au chauffeur de s’arrêter et tu lui donnes tes 50 centimes. »

Un système bien huilé

« Habituellement, les policiers retirent le permis et verbalisent, mais ils trouvent aussi très certainement des « arrangements » afin de fermer les yeux. »

Je suis pourtant futée… c’est ce que je me dis... Mais même dans ma ville de Naples on ne fait pas pareil. Certes, peut-être que certains ont déjà essayé dans le passé, mais ce n’étaient que des individus qui tentaient leurs chances, alors qu’ici c’est une véritable économie souterraine et minutieusement structurée. « Et qu’est-ce qui se passe si la police les arrête ? » dis-je un peu menaçante. « Ça se passe. Ils doivent être très prudents. Une fois, j'ai pris un taxi et le chauffeur me dit « Ecoute, si la police nous chope, moi je m’appelle Nuhi et nous deux on se connaît. » Ils le font depuis un bon moment maintenant, depuis la fin 2006, et la police en a arrêté beaucoup. Habituellement, les policiers retirent le permis et verbalisent, mais ils trouvent aussi très certainement des « arrangements » afin de fermer les yeux. De toute façon, une fois, un vieux chauffeur m'a dit qu'il avait reçu au moins huit amendes et qu’il n'avait jamais rien payé. Mais moi je vois bien quelle est leur peur. En fait, j'ai remarqué dernièrement qu’au lieu de montrer le carton et son numéro, des chauffeurs ne font plus qu’un geste rapide avec les doigts (« un » , « deux » ou « trois ») et les gens comprennent. »

Lire sur cafebabel.com l'edition spécial d' Orient Express Reporter sur le Kosovo

« Etes-vous albanais ? ». L'homme au volant nous interrompt à ma grande surprise, en se tournant vers Ardian. Il semble intrigué que nous parlions en anglais. Sans doute qu’il transporte rarement des touristes. « Oui, je suis albanais » (sous-entendu albanais du Kosovo, ndlr). « Et elle, d’où vient-elle ? » « Unë jam italiane, dhe nuk flasë ship! » répond Ardian ; et moi de traduire pour le faire sourire « Je suis italienne et je ne parle pas l’albanais! »

Ici on vit comme on peut, mais on garde espoir

Les Kosovars qui prennent un « taxi-masqué » pour aller faire leurs courses à l'ETC sont les mêmes qui ont entamé le nouveau millénaire sur les ruines de maisons éventrées, pris dans une poussière qui emporte loin les rêves des enfants comme les certitudes des grands. Parce qu’on n’oublie jamais la guerre, que tu le veuilles ou non. Les souvenirs te hantent comme des fantômes et la nuit, ils te poussent encore à te réveiller en sursaut.Et pourtant ... on avance. Comme un enfant qui rampe, lentement, mais qui avance quand même. Depuis deux ans, dans le paysage de désolation, témoin des massacres passés n’est plus, et dans toutes les rues, les bars ou les universités, résonnent l'écho d’une même combinaison de mots : indépendance, liberté, fierté, espoir. Il est temps de raconter une nouvelle histoire qui commence avec un Kosovar qui pénètre dans un taxi : « Bonjour, où allons-nous ? » « En Europe, s'il vous plaît. »

Photo: © Ezequiel Scagnetti