Knapp, ça tourne !

Article publié le 8 mars 2011
Article publié le 8 mars 2011
Par Tania Gisselbrecht Il y a fort à parier que vous ne savez pas qui est Peter Knapp ! Sans doute pensez-vous même avoir une bonne excuse : vous ne vous intéressez pas à la photographie ou aux arts visuels en général. Qu’à cela ne tienne !
Nous profitons de l’exposition qui lui est consacrée jusqu’au 3 avril à la Galerie Stimultania à Strasbourg pour vous emmener à la rencontre d’un artiste polyvalent, animé par une curiosité sans bornes.

Knapp s’est surtout fait connaitre du grand public dans les années 60. Graphiste de formation, il occupera successivement le poste de directeur artistique des Galeries Lafayettes, puis du magazine Elle aux côtés de sa fondatrice Hélène Lazareff. On lui doit entre autres la typographie originale du titre et une iconographie révolutionnaire. Immergé dans l’univers de la mode, il se laisse en effet happer par la photographie. Son parti pris ? Le mouvement. Avec lui les mannequins vont enfin se libérer, elles bougent et font vivre les vêtements. Knapp affiche aussi sa prédilection pour les lignes géométriques. Sa préférée ? La diagonale qui insuffle le mouvement à l’image. C’est la mode toujours qu’il servira avec brio derrière la caméra pour le magazine télévisé Dim Dam Dom. L’exposition nous invite à replonger dans ces années mythiques. Un parcours passionnant, à cheval entre la mode et le cinéma, autre domaine qui a largement inspiré l’artiste, tant du point de vue formel que technique.

« Celui qui a une vision n’a pas besoin d’être intelligent parce qu’il est doué ».

Samedi matin. Stimultania organise un brunch en présence de Peter Knapp. Etant donné l’affluence record au vernissage qui a eu lieu la veille, j’arrive en avance. Je m’assieds stratégiquement en face du plateau de croissants, et j’attends l’arrivée de l’artiste… qui décide de s’installer à côté de moi. J’ai ainsi tout le loisir de constater qu’il savoure ce moment convivial d’échange avec le public. Jovial, il répond avec bienveillance à toutes les questions. Aucune prétention dans son propos. On le sent plus intéressé par ses recherches sur la forme que par la théorisation de sa démarche. Son regard sans concession sur l’univers de la mode et de la photographie contemporains est simplement rafraichissant. Mais, très honnêtement, je n’exclue pas que ce soient ses tournures de phrase fantaisistes ‘à la suisse’ qui le rendent aussi sympathique !

Touchée par la simplicité du personnage, je décide donc d’improviser un tête à tête dans un recoin isolé de la galerie, à l’ombre de gigantesques rubans-planche contact qui tombent en cascade. Dire que c’est la seule personnalité de l’artiste qui a motivé ma démarche, serait réducteur. En feuilletant les monographies mises à disposition du public, j’ai aussi, je le confesse, découvert une œuvre. Foisonnante et inclassable. ‘Touche à tout’ est le qualificatif qui s’impose lorsque l’on passe en revue la carrière de Peter Knapp. Si l’exposition lève essentiellement le voile sur Peter Knapp-photographe, lui-même se décrit plutôt comme un « faiseur d’images ». Images figées sur la pellicule, images en mouvement sur écran, images esquissées d’un trait sur le papier ou la toile.

La photographie, il la définit comme « un arrêt sur le temps. Une sorte de monument que l’on (érige) en un centième de secondes ». Ce qu’il trouve « de très joli dans la photo, c’est que le travail est le temps du clic ! ». Il me raconte qu’un de ses collègues, Denis Roche, a calculé que si un photographe est actif pendant 50 ans, il n’aura au total travaillé que quelques secondes. Alors à quoi Monsieur Knapp consacre-t-il son ‘temps libre’ ? Il dessine. Beaucoup plus qu’il ne photographie.

Peter Knapp a vu se succéder les modes, défiler les artistes, évoluer les techniques. Mais aucune nostalgie ne semble l’habiter. Le numérique, c’est « une évolution historique, normale ». Il concède cependant qu’aujourd’hui « quelqu’un qui ne veut pas faire du numérique, reste très privé car le choix de papier et de pellicules (est limité). Aujourd’hui vous prenez ce que l’industrie vous propose encore ». Pas non plus dupe des changements qui affectent le monde de la photo Monsieur Knapp : « La photographie était avant tout une formidable invention du ‘multiple’. Bizarrement, maintenant, c’est le contraire qui se passe. C’est une photo (unique) qu’on protège et pour laquelle on demande beaucoup d’argent. »

En guise de conseil pour un photographe en mal d’inspiration, il se contentera d’une remarque sibylline sur la vision du photographe. « Rien que l’outil du photographe, c’est-à-dire rien que la différence entre l’optique fixe et l’œil, donne beaucoup de possibilités de créativité, et cela même sans sujet. Je crois qu’il y a beaucoup plus de gens intelligents que de gens qui ont une vision. Quelqu’un d’intelligent, il se démerde d’une certaine manière, mais celui qui a une vision n’a pas besoin d’être intelligent parce qu’il est doué ! Ça sort de lui, il n’a pas besoin de fabriquer une vision. » En filigrane, il faut certainement y lire : « je pense tout de même que quand on parle photo, il faut être doué. »

Et la photo, geste instinctif ou réfléchi ? « La photo, c’est beaucoup de choses à la fois. C’est un processus très individuel. Il y a des gens qui tiennent à exprimer à travers la photo ce qu’ils sont. Mais la photo peut aussi être journal, document, mémoire ». Lui-même, estime faire beaucoup plus de « photos-mémoire » que de photos « à montrer ». En tous cas, dans presque tout ce que Peter Knapp crée, il y a d’abord un dessin. Référence revendiquée à Léonard De Vinci: il n’y a pas d’idée, s’il n’y a pas au préalable un dessin.

La mode selon Knapp : un pantalon dont la taille descend, descend ….

Et la mode dans tout ça ? Il en donne une définition plutôt inattendue : c’est un pantalon dont la taille s’abaisse progressivement au gré des collections saisonnières jusqu’à atteindre « le ras de la touffe », avant de remonter à nouveau, peu à peu ! Coquin Monsieur Knapp. A ses yeux, l’habillement, n’est donc qu’« un amusement dans lequel beaucoup de variations sont possibles ».

Lui qui a été si proche de Courrèges, est-il attiré par un nom en particulier dans l’univers de la mode contemporaine ? « Pas du tout ! J’ai l’impression que la mode aujourd’hui ne fonctionne plus, ça ne part plus des créateurs. C’est small, medium, large et terminé ! Ce n’est plus fait sur mesure. Quant aux meilleurs créateurs comme Galliano, Gaultier, ou Mc Queen, ce sont des artistes qui font des shows de proposition. Ils ne font plus le métier d’habiller les gens. Car ce qu’ils font, ils auraient pu le faire dans le marbre. A mon avis, ce qui les intéresse, c’est la création, c’est la forme, mais ce n’est pas habiller les femmes. »

knappmarilynjpg.jpg Des travaux plus personnels de recherche plasticienne ont occupé les années qui ont suivi la période mise en lumière par cette exposition. Pour autant, la mode ou plus exactement la représentation du corps féminin n’est pas restée absente de ses préoccupations. Peter Knapp s’apprête d’ailleurs à réaliser un film qui décryptera l’évolution historique ‘du modèle au top model’. Ou comment, au travers de 150 ans d’histoire, le nu a évolué sous le regard du peintre, du sculpteur, puis du photographe ; ou comment les 5 francs touchés par un modèle pour poser se sont transformés en milliers d’euros empochés par une Kate Moss vantant un produit quelconque.

Peter est curieux

En ré-écoutant l’enregistrement de cet entretien, une chose me frappe immédiatement : l’adjectif ‘curieux’ ouvre et clos l’entretien. La curiosité fil rouge de notre conversation, mais aussi fil conducteur de ses expérimentations.

Peter se décrit : « … CURIEUX … vital … et fidèle ». Monsieur Knapp ajoute « …simple … compliqué … discipliné » Discipliné !? Ce n’est pourtant pas ce qu’il disait quelques minutes plus tôt aux visiteurs de l’exposition. Il s’empresse de préciser : « Je n’ai pas l’ordre dans la discipline ! ».

Le moteur de son existence ? « L’imagination! », clame-t-il sans même reprendre son souffle. L’attitude juvénile de Peter Knapp m’intrigue. Il a quand même passé les 80 ans. Un peu provocante, je l’interroge : « certains privilèges ne sont-ils pas réservés à la jeunesse ? ». « En photo, oui ! La photo fraîche, c’est une bouteille de vin. Quand elle est bue, elle est bue ». Il confie observer avec tristesse « beaucoup de photographes qui finissent très amers et jaloux. Ils n’ont plus envie de photographier, et en même temps, ils sont fâchés parce qu’ils n’ont plus envie de photographier. Je pense que presque tous les très bons noms de la photo ont fait des bonnes photos très jeunes. » L’inspiration se tarirait donc avec l’âge ? « … Ou alors, on a du style ! » rétorque-t-il avec malice. « Chez quelqu’un qui a une obsession honnête, comme Helmut Newton ou David Hamilton, le style n’est pas ce qu’ils font, le style c’est l’homme ! Il se répète, il ne peut pas faire autrement puisqu’il est obsédé. Je pense que chez l’artiste, l’obsession est un bon fond ».

S’il y a-t-il une photo qu’il aurait aimé prendre ? Oui ! Toutes celles qu’il a ratées ! « Vous savez, je ne suis absolument pas reporter. Je suis curieux, et quand quelque chose m’intéresse, je regarde. Après coup, je me dis ‘tiens, ça aurait fait une bonne photo’. Si vous êtes un bon reporter, c’est-à-dire si vous voulez attraper un moment extraordinaire, il faut avoir de l’anticipation. Il faut voir la banane par terre, il faut savoir que quelqu’un va s’amener et glisser sur cette banane. C’est-à-dire qu’il faut être prêt pour faire la photo. Cartier-Bresson n’était pas très bon non plus, il n’y a pas beaucoup de « moments » chez lui, presque tous sont fabriqués. Par contre, Lartigue est quelqu’un qui a vraiment ce (don) d’anticipation. Le snap shot, moi je dis que ça se fabrique … avec ce talent extrêmement rare qu’est l’anticipation ».

Alors que je l’interroge sur le travail dont il est le plus fier, je recueille une dernière confidence étonnante : Peter Knapp avoue ne pas être facilement content de ce qu’il fait. « Je suis souvent beaucoup plus enthousiaste pour ce que font les autres. Je ne suis pas quelqu’un d’envieux ni de jaloux. Au contraire, j’aime bien quelqu’un qui fait un travail baroque, c’est tout ce que je ne suis pas et pourtant, ça me plaît. » Va-t-il enfin laisser filtrer le nom des acteurs de la photographie contemporaine qu’il suit avec intérêt ? « Je suis tous ceux de mon époque. Je suis les mauvais, je suis les bons, pour voir comment ils évoluent … je suis CURIEUX ! ».

L’exposition se prolonge jusqu’au 3 avril 2011. Plusieurs rencontres avec Peter Knapp sont encore programmées avant le finissage. Pour en savoir plus, rendez vous sur www.stimultania.org

Photo 1: Peter Knapp par Malick Sidibé, 2009 © Musée Nicéphore Niépce, Ville de Chalon-sur-Saône

Photo 2 : Peter Knapp. Courtoisie de l'artiste et de la galerie Stimultania