Kinga Göncz : L’Europe ne dispose pas des procédures pour défendre son système de valeurs

Article publié le 26 janvier 2011
Article publié le 26 janvier 2011
Propos recueillis par Tania Gisselbrecht Pour qui s’intéresse aux affaires européennes, impossible d’ignorer la polémique virulente qui agite le landerneau politique et médiatique européen au sujet de la Hongrie. L’adoption d’une loi destinée à encadrer les média a provoqué une levée de bouclier.
Ses détracteurs n’y voit que le dernier avatar des velléités autocratiques du premier ministre ; pour les partisans du Fidesz, le parti au pouvoir, elle vise à améliorer l’efficacité et à la transparence de l’arsenal législatif. Alors que le premier ministre, Viktor Orbán présentait, dans un climat houleux, les priorités de la Présidence hongroise de l’UE aux Euro-députés, CaféBabel s’entretenait avec Kinga Göncz, députée hongroise S&D, Vice Présidente de la Commission LIBE (Commission des libertés civiles, de la justice et des affaires intérieures), et ancienne ministre des affaires étrangères de Hongrie (2006-2009). Il s’agissait moins de revenir sur la controverse propre au contenu de la législation incriminée que de décrypter la situation politique interne de la Hongrie. Où l’on évoque la stratégie politique du Fidesz mais aussi les fragilités de l’architecture européenne.

Viktor Orbán est un parfait inconnu pour une grande majorité de citoyens européens. Qui se cache derrière ce personnage ?

Orbán est une personnalité vraiment intéressante. Il appartenait au mouvement des jeunes libéraux qui a joué un rôle important durant la période de transition en Hongrie (NDLR passage du régime communiste au système démocratique). Il était vraiment une figure de la jeune génération. Il était clairement libéral, défendant la démocratie et la liberté. Puis, quelques années après, lorsque József Antall, le premier Premier ministre démocratiquement élu, qui conduisait un autre parti de droite, meurt, Orbán réalise qu’un vide s’est fait à droite de l’échiquier politique. De jeune révolutionnaire libéral, il a mué en leader conservateur. Durant son premier mandat de premier ministre (1998-2002), il a géré de façon plutôt correcte le pays. Toutefois, il a laissé entrevoir des intentions de réduction du contrôle démocratique. Cependant, son pouvoir n’était alors pas suffisant pour consolider de telles mesures. Maintenant, il est fort d’une majorité des 2/3. Mais attention, cette majorité est le produit du système électoral hongrois. Il représente 52 % des votants, mais cela représente moins d’un tiers des électeurs potentiels. Il appelle pourtant cette période ‘révolution’, une révolution par les urnes. Il utilise cet argument pour légitimer une réduction des contrôles démocratiques. Le gouvernement tente de contrôler toutes les institutions démocratiques susceptibles de jouer le rôle de contre pouvoir. La loi sur les média n’est qu’une étape supplémentaire. Je crois le que le Fidesz cherche à consolider son pouvoir pour une très longue période. C’est pourquoi, Orbán présente le projet de constitution actuellement en préparation comme un projet définitif (1). Ce sera une constitution fondée sur un parti unique car le parti détient déjà la majorité. Le Fidesz aimerait aussi inclure une disposition dans la constitution prévoyant qu’elle ne pourra être modifiée que par un vote à la majorité des deux tiers du parlement lors de deux sessions consécutives. Ce qui démontre bien que le Fidesz souhaite se maintenir au pouvoir ! Il en va de même avec la législation sur la double citoyenneté : l’objectif était de créer un réservoir d’électeurs pour le Fidesz car la mesure s’adresse aux minorités hongroises des pays voisins qui votent majoritairement à droite.

Pensez-vous que les Européens sous-estiment le premier ministre hongrois ? Représente-t-il un danger pour l’Europe ?

A lui seul, Orbán n’est pas si dangereux pour l’Europe. Aujourd’hui, la véritable menace est l’extrême droite. Car la crise économique a provoqué la montée de l’extrême droite partout en Europe. Ce phénomène touche aussi la Hongrie : Orbán s’appuie sur l’extrême droite et celle-ci le soutient. L’Europe est bien faible face à cette menace. Nous avons beau déclarer qu’elle est par essence une communauté de valeurs, nous ne disposons pas des procédures pour défendre ce système de valeurs. Et c’est ce qu’Orbán a compris. Il peut faire avancer son agenda sans rencontrer trop de résistance. La Commission peut superviser l’application des traités ou (de la réglementation européenne) en matière économique, mais les procédures d’examen du respect des droits fondamentaux sont inexistantes. Jusqu’à maintenant, cela ne représentait peut être pas une menace. Mais, après la crise, avec le renforcement de l’extrême droite européenne et des voix eurosceptiques, cette faiblesse pourrait constituer un précédent très dangereux pour l’Europe.

Serait-il également approprié de revoir les principes qui régissent les médias au niveau européen ?

En la matière, il existe une directive unique (2) mais celle-ci se préoccupe plus du marché intérieur que de la protection des droits fondamentaux. Ce fut d’ailleurs l’un des principaux points abordés lors de la réunion extraordinaire de la commission LIBE. Pourquoi Vivian Reding, qui est la commissaire en charge des droits fondamentaux n’était pas présente lors de cette réunion qui auditionnait le vice-premier ministre / ministre de la Justice hongrois ? Elle a décliné l’invitation car la directive média (n’est pas contraignante en matière de droits fondamentaux). La Commissaire Kroes a, ce soir-là, certes annoncé que la loi sur les média serait également examinée à la lumière des droits fondamentaux, mais je crains que la commission ne puisse pas aller au-delà de certaines limites car nous n’avons pas de directives relatives à l’application de la charte des droits fondamentaux. Je crois que ça devient une question cruciale pour l’Europe. La commission LIBE exige maintenant plus d’auditions sur la liberté de la presse, elle demande à l’Agence européenne des droits fondamentaux de produire un rapport sur la liberté de la presse et sur l’ensemble des législations européennes en la matière. Je pense que nous devons avancer dans cette voie car la directive média est insuffisante. Or, la liberté de la presse peut être mise à mal également dans d’autres pays.

C’est une grande fierté, à la fois pour les Hongrois, mais aussi pour les pays issus de l’ancien bloc soviétique, que de voir accéder la Hongrie à la présidence tournante de l’Union. En effet, les petits pays apparaissent souvent marginalisés au sein de l’Union. La violence des critiques adressées au premier ministre Orbán semblent confirmer qu’il ne s’agit pas d’un mythe. Partagez-vous ce point de vue ?

Effectivement, cela a a été un moment très triste, très difficile pour nous Hongrois parce que c’est extrêmement important pour la Hongrie d’occuper la présidence de l’UE. Toutefois, les inquiétudes et les critiques n’émanaient pas seulement d’états membres plus anciens ou plus grands ; l’atmosphère dans laquelle a débuté cette présidence s’est développée sur la base de problèmes réels, c’est-à-dire les restrictions apportées par la loi sur les médias à l’exercice de la liberté de la presse. J’ai moi-même demandé au premier ministre de retirer cette loi, car quelque soit l’issue de l’évaluation menée par la Commission, les attaques à l’encontre de la loi sur les médias risquent d’affecter la réputation de la Hongrie et le déroulement des six mois de présidence. Je crois qu’il aurait été plus sage de ne pas prêter le flanc à de telles attaques en retirant la loi.

D’ailleurs, pour moi, le programme de la Présidence est excellent. Il y a un large consensus en Hongrie sur ces priorités. Ce n’est pas le gouvernement actuel qui a débuté la préparation de ce programme. Cela remonte à plus loin. Un accord inter-parti est intervenu. Les priorités telles que l’établissement d’une gouvernance économique, ou la définition d’une stratégie européenne d’intégration des Rom sont essentielles pour l’Europe.

Le Fidesz a prospéré en exploitant le désespoir de la population hongroise. Ce désespoir était notamment le fruit d’une gestion calamiteuse des affaires publiques par les gouvernements précédents. Confirmez-vous cette analyse ?

C’est vrai. Le gouvernement précédent est devenu très impopulaire notamment à cause de la corruption. Mais les gouvernements antérieurs n’ont jamais attaqué la démocratie. Cependant, pour mieux comprendre la situation, il faut revenir en arrière. Les gouvernements successifs se sont retrouvés face aux ‘perdants’ de la transition. Ces personnes qui n’ont pu s’adapter à un nouvel environnement plus compétitif, n’ont pas pu développer de nouvelles compétences et trouver un emploi. La Hongrie a dû affronter un sérieux dilemme : comment ne pas laisser sombrer cette population dans la pauvreté et le désespoir alors qu’au même moment se développait un déficit important ? Il fallait consolider ce déficit, ce qui généralement se traduit par des mesures allant à l’encontre des intérêts immédiats de la population. Mais, selon moi, c’était absolument nécessaire (de s’attaquer au déficit). Pour autant, je considère que la récente décision du gouvernement actuel de confisquer le deuxième pilier du système de retraite pour financer le déficit n’est pas acceptable car on utilise des ressources futures.

C’est donc aussi ce contexte particulier qui explique la défaite électorale du gouvernement précédent (et la victoire du Fidesz) qui, désormais, occupe deux tiers des sièges au parlement. Cela ne signifie cependant pas que deux tiers de la population soutient ce gouvernement. En effet, cette situation est la conséquence d’un système électoral qui a été conçu lors de la transition de façon à former des gouvernements suffisamment stables pour gérer le pays. Si le système électoral peut conduire facilement à cette configuration majoritaire, un tel cas de figure ne conduit pas nécessairement à des abus. Par exemple, un des gouvernement antérieur, une coalition socialiste-libérale avait également réussi à s’assurer une majorité des deux tiers mais (contrairement au Fidesz) n’a pas abusé de cette opportunité. Une majorité des deux tiers ne signifie pas que vous pouvez faire ce que bon vous semble.

Faites vous confiance à la Présidence hongroise pour atteindre des résultats concrets en ce qui concerne la stratégie européenne pour l’intégration des Roms ?

J’ai bon espoir car, en la matière, il existe une réelle coopération. Par ailleurs, on constate une très forte implication des acteurs hongrois. Lívia Járóka (3) (Eurodéputée hongroise issue de la minorité rom et issue du Fidesz) prépare un rapport sur ce sujet, moi-même je travaille sur une opinion pour la commission de l’emploi et des affaires sociales. Nous sommes en accord sur les points fondamentaux. Ce sujet est également inscrit à l’agenda du Commissaire chargé de l'emploi, des affaires sociales et de l'inclusion, László Andor, lui aussi de nationalité hongroise. Il comprend bien cette problématique et fait preuve d’une attitude volontaire. Je pense que le gouvernement hongrois partage lui aussi cette volonté. C’est pourquoi, je crois que sur cette question la présidence pourra se révéler un succès. Sur des dossiers concrets de ce type, nous pouvons trouver un terrain d’entente avec le gouvernement hongrois, mais pas lorsqu’il est question de restreindre les libertés.

(1) Pour un commentaire critique du projet de constitution voir par exemple : http://esbalogh.typepad.com/hungarianspectrum/2010/12/a-first-glimpse-of-the-new-constitution.html

(2) Directive 2007/65/CE du Parlement européen et du Conseil du 11 décembre 2007 modifiant la directive 89/552/CE du Conseil visant à la coordination de certaines dispositions législatives, réglementaires et administratives des États membres relatives à l'exercice d'activités de radiodiffusion télévisuelle ou directive «Services de médias audiovisuels sans frontières»

(3) Voir http://www.cafebabel.fr/article/17466/livia-jaroka-de-lactivisme-au-politique.html)

Photo remise par le service de presse de Kinga Göncz.