Kim Chapiron : « On se permet moins le droit de rêver aujourd'hui »

Article publié le 1 avril 2014
Article publié le 1 avril 2014

Avec son troisième film, Kim Chapiron a choisi de plonger dans le milieu très codifié de l’élite à travers la meilleure business school d’Europe où toute relation est pensée en fonction du marché. Pourtant dans La Crème de la Crème, le jeune réalisateur français nous explique qu’il a surtout voulu dépeindre une génération d’angoissés « où plus rien ne peut être déstabilisé ». Entretien.

cafébabel : Quel est le point de départ du scénario de La Crème de la Crème ?

Kim Chapiron : Noé Debré, le co-scénariste, est venu me voir avec un traitement d’une trentaine de pages qui s’appelait « Business School ». Il y avait déjà tous les éléments que j’adore à savoir une vraie honnêteté dans la tentative de raconter la génération Y. Les portraits de presque-adultes restent mon sujet favori. Ce film encore plus, puisque l’histoire raconte vraiment notre époque à travers la jeunesse. La fameuse génération YouPorn par exemple grâce à laquelle tu vois des choses quand même assez spectaculaires sexuellement. Au delà de ça, j’ai l’impression qu’on est dans une génération où plus rien ne peut être déstabilisé. 

Les premiers seront les derniers

cafébabel : Penses-tu en faire partie et donc avoir la légitimité de décrire cette génération ?

Kim Chapiron : Je pense oui. Je suis né en 1980 mais à l’époque, j’avais une adresse cyber câble, Caramail. Quand je réalisais mes premiers courts-métrages, j’ai eu la chance de pouvoir me passer de diffusion, de distributeurs. Grâce à Internet, mes films étaient aussi adaptés à une sorte de public : les gens qui découvraient ce nouveau média. C’est en ça que j’ai un sentiment d’appartenance. Le film est une sorte de témoignage d’une certaine jeunesse en France.

Bande-annonce de La Crème de la Crème. 

cafébabel : La genèse scénaristique du projet c’est une légende urbaine selon laquelle un réseau de prostitution a été démantelé au sein même de HEC, mais le film va clairement plus loin. Il s’intéresse aussi à une jeunesse en perdition qui a paradoxalement tous les ingrédients pour réussir. 

Kim Chapiron : Dans mon cinéma, j’ai traité deux opposés : d’abord ceux qui sont au dernier rang, maintenant ceux qui sont au premier. Mais, en réalité, tu te rends compte que les peurs sont la même : la peur vis à vis de l’avenir, les angoisses qui naissent au moment où l’on devient adulte. L’idée c’était de dire : « regardez j’ai tous les diplômes, tout le monde veut me recruter mais j’ai autant les jetons que ceux qui abordent le monde du travail avec moins d’armes ». D’une manière plus générale, je pense que la nouvelle génération est beaucoup plus ancrée dans le réel que la mienne. Aujourd’hui, un mec qui sort de 8 ans d’études sait qu’il va quand même ramer pour avoir un boulot de merde. Ce mec, il est constamment rattrapé par la réalité. J’ai l’impression qu’on se permet beaucoup moins le droit de rêver aujourd’hui. La peur est là. Le futur est angoissant. Moi, le futur ne m’angoissait pas. 

cafébabel : Et il t’angoisse aujourd’hui ?

Kim Chapiron : Absolument pas. Et justement, j’espère que cette note se ressent dans le film. On part avec des personnages assez angoissés au début, puis le récit les rend au fur et à mesure plus sympathiques. J’adore l’idée que l’on déteste mes personnages au début. C’est le premier reflexe. De la même manière que l’on se méfie des élites. 

« Beaucoup, beaucoup d'alcool »

cafébabel : Dans ton cinéma, tu t’es toujours intéressé aux marginaux. C’est les petites frappes de Sheitan, le jeune délinquant dans Dog Pound. Penses-tu que les personnages de La Crème de La Crème se situent autant en marge qu’eux ? 

Kim Chapiron : Je pense, oui. En général, quand on est à l’école, on parle souvent des gens en marge. Parce que c’est des mecs à la traîne. Mais on est à la traîne pour plein de raisons : ça nous intéresse pas, on a des problèmes à la maison... Bref, c’est plein d’histoires à raconter. Il faut prendre le temps d’écouter quelqu’un qui prend le risque de donner un coup de poignard à une personne pour taper sa voiture et finir en prison. Ça c’est plutôt ma démarche dans Dog Pound. C’est a priori, quelqu’un qu’on ne peut pas racheter. A priori, quelqu’un qui veut tuer pour voler une voiture : on le déteste. Moi, mon pari, c’est de questionner le geste. De la même façon, le premier de la classe c’est celui qui a une grosse paire de lunettes, qui est mal à l’aise, qu’on invite pas à sa boom…donc normalement on ne lui parle pas. Et j’aime bien l’idée de faire l’effort d’aller passer 1h30 avec lui, sa famille. Pour savoir. 

cafébabel : Qu’est-ce que t’inspirait le milieu des élites avant de faire le film ?

Kim Chapiron : J’essaie de ne pas avoir d’apriori. Mon métier me permet d’aller rencontrer des gens que je ne devrais normalement jamais croiser. J’ai vu quelques documentaires, j’avais lu quelques articles dans des magazines. Mais je m’oblige à forcer le spectateur à avoir un avis un peu moins tranché. 

cafébabel : C’est donc en toute neutralité que tu as abordé la réalisation de La Crème de la Crème ?

Kim Chapiron : Ah ben je trouve ça plus honnête. Sinon, je pense que j’utiliserais un autre média. 

cafébabel : Mais tu as quand même dû apprendre les codes de ce milieu…(il coupe)

Kim Chapiron : Puis j’appartiens plus à un milieu où l’on devait tous respecter l’univers de chacun. J’envisage notre monde comme ça. Je ne vais pas commencer à avoir un avis tranché sur l’élite qui est déjà quelque chose de totalement abstrait. On doit cohabiter ensemble. Tous. Donc ça sert à rien d’avoir des clans et des regards tranchés sur les autres. C’est une de mes missions en tant que cinéaste. 

cafébabel : Il a fallu que tu t’appropries les caractéristiques d’un milieu très particulier. Comment as-tu appris les codes et le langage de l’élite qui sont très présents à l’écran ?

Kim Chapiron : En me promenant. J’ai commencé par aller dans des grandes soirées d’écoles de commerces, la soirée World Trade Center de Grenoble par exemple. J’ai assisté à différentes facettes qui caractérisent les écoles de commerce et qui commencent par beaucoup beaucoup d’alcool. 

« quelqu'un qui veut en être mais qui n'en fera jamais partie »

cafébabel : À quel point le personnage de Kelly (joué par Alice Isaaz) cette étudiante directement admise sur dossier, issue d’un milieu populaire et qui ne doit donc pas sa place à une catégorie sociale privilégiée, est–il important dans la narration ?

Kim Chapiron : Le profil de l’AD (de l’admise sur dossier, ndlr) est aussi un profil de héros de cinéma. En termes de technique narrative, c’était parfait pour nous. On ne pourrait pas inventer ce type de personnage qui n’a pas fréquenté les mêmes classes préparatoires. Le fait d’avoir un personnage qui n’appartient pas à tout ce monde qu’on est en train de découvrir permet au spectateur une entrée en douceur dans un monde qu’il ne connaît pas. Et l’histoire du film par quand même de quelqu’un qui veut en être mais qui n’en fera jamais partie. 

cafébabel : Le fait d’avoir plongé pendant quelques mois dans La Crème de la Crème a-t-il changé ta perception du milieu étudiant ?

Kim Chapiron : Mon métier a été un très bon prétexte pour visiter un monde et comme ma démarche reste celle d’être en quête de nouvelles histoires à raconter, ça ne change pas spécialement mon point de vue à partir du moment où j’adore découvrir les choses que je ne connais pas. 

cafébabel : Mais tu ne crains pas que l’on te prête des intentions sociologiques sur La Crème de la Crème ?

Kim Chapiron : Il m’arrive un truc très spécial quand je finis un film : j’en deviens totalement détaché. Donc l’écho de mon film ne me touche pas. À partir du moment où le film sort, il ne m’appartient plus.

Voir : La Crème de la Crème de Kim Chapiron, en salles le 2 avril.