Kialatok : cuisiner ensemble, c’est mieux 

Article publié le 4 juillet 2016
Article publié le 4 juillet 2016

Kialatok, entreprise sociale parisienne, lutte contre les stéréotypes sur la diversité d’une façon nouvelle. Sa recette ? Des ateliers de cuisine dispensés par des personnes qui, avec talent mais pour certains sans diplômes, ont pu connaître des difficultés d'accès à l'emploi.

À quelques pas de la station de métro Marx Dormoy, dans le nord de Paris, au cœur du quartier multiculturel qu’est le 18ème arrondissement, il existe un endroit où l’on peut déguster le meilleur de la cuisine du monde. De la Côte d’Ivoire à la Chine, en passant par le Pérou et Tahiti. Les chefs ne sortent pas de grandes écoles. Ni de restaurants étoilés. Leurs créations ne sont pas au menu des restaurants chics, et ne coûtent pas des centaines d’euros. Tous cuisinent les plats qu’ils connaissent le mieux et en lien avec leurs origines. Autre trait commun : après leur arrivée en France, beaucoup ont rencontré des difficultés pour accéder au marché du travail. La « HALDE » (aujourd'hui appelée Défenseur des droits, ndlr) révélait en 2010 qu’en France, le premier motif de discrimination dans le travail est justement l’origine ethnique.

À l’origine de ce projet, deux jeunes avec une vision entrepreneuriale solidaire. Kévin Berkane (26 ans) et Florence Pellegrini (27), anciens étudiants d’HEC Paris, sont les créateurs de Kialatok, une entreprise sociale qui propose des ateliers de cuisine pour les sociétés, mais aussi pour les particuliers, dispensés par des personnes à l’expérience et à la culture très différentes. « Florence et moi pensions qu’il serait très intéressant de créer un projet ensemble. Il semblait évident que si nous montions une entreprise, celle-ci devrait être utile à la société. Conscients qu’à Paris, une grande partie de la population est d’origine immigrée (1 personne sur 5), nous avons décidé que la cuisine serait notre moyen de lutter contre les stéréotypes et les idées préconçues », raconte Kévin. Leur recette est simple : employer des personnes sans haute qualification rencontrant des difficultés à se faire une place dans le monde du travail, et dont les talents derrière les fourneaux sont appréciés. 

Kialatok a vu le jour à La Courneuve, commune située au nord de la capitale, dans le département de la Seine-Saint-Denis, où le chômage et la population immigrée sont élevés, et qui souffre parfois d’une mauvaise réputation. C’est là-bas, entre les blocs de la Cité des 4 000, que tout a commencé, résultat de l’incubateur social d’HEC. « Nous existons depuis deux ans et nous avons rencontré beaucoup de personnes avec de grandes idées, particulièrement des femmes qui aiment cuisiner et espèrent ouvrir leur propre affaire. D’autre part, nous comptons maintenant beaucoup sur le travail de certaines associations intervenant dans le domaine de l’immigration ou l’accueil de réfugiés, comme France Terre d’Asile », explique-t-il. Le jeune entrepreneur poursuit : « Les gens ont peur de tout ce qui est différent et, en règle générale, nous ne connaissons que les pires histoires. L’idée est justement de compenser cela. Que la cuisine permette un certain échange ». Pour ce faire, ils peuvent compter sur 11 cuisiniers salariés - ou animateurs - qui en plus de partager leurs connaissances culinaires, continuent de se former avec l’aide de Kialatok.

« Écouter, c’est comprendre »

Au moment de juger une personne, les idées préconçues tiennent une place importante, si bien que des environnements comme celui-ci - comme c’est le cas dans le sport collectif ou un orchestre, où chacun a besoin de l’autre - peuvent s’avérer prépondérants pour changer la donne. « En réalité, pour lutter contre un stéréotype, tout ce qu’il faut c’est l’exemple d’une personne que vous appréciez, ou dont vous avez une bonne image, pour se rendre compte que le fait de généraliser n’a aucun sens. Vous aurez toujours cette personne en tête et cela déclenchera une réaction en chaîne », explique Lysie, pleine de bon sens. Cette Réunionnaise, employée chez Kialatok, anime l’atelier d’aujourd’hui : un voyage direction l’île de La Réunion, département d’outre-mer français, à travers 3 plats typiques. On apprend à assaisonner le poulet, couper le gingembre ou quelles épices ajouter, alors que Lysie raconte des anecdotes sur son arrivée en métropole, sa famille et la vie en général.  

« Pour travailler ici, l’unique condition est de savoir ce que l’on fait, et de le faire bien. Les diplômes ne sont pas nécessaires, commente-t-elle. En fin de compte, en cuisine ou ailleurs, l’important c’est d’avoir des histoires à raconter. Écouter, c’est comprendre. » Et c’est précisément ce que font certains participants comme Thomas (27 ans), Tifène (23), ou Claire (34), qui assistent à l’atelier grâce à la générosité d’un membre de leur entourage. « C’est une merveilleuse initiative, surtout dans ce quartier où tant de cultures différentes cohabitent, explique Claire. J’ai le sentiment que la société française se renferme de plus en plus, et c’est dommage. Sa richesse, c'est justement cette mixité sociale. »

Autre animatrice du jour : Afou, une Ivoirienne arrivée à Paris il y a 8 ans. « Je suis venue pour raisons familiales, à cause de la crise politique que connaît le pays, mais surtout parce que je souhaitais découvrir quelque chose de nouveau. Ici, je me sens bien. J’ai découvert que la France avait énormément à offrir. Bien plus que la Tour Eiffel », dit-elle en souriant.

Cuisiner peut s’avérer être un acte ennuyeux et routinier pour beaucoup, mais un refuge pour d’autres. « C’est la porte ouverte au bonheur. C’est plus puissant que ce que l’on croit. Ça permet de rompre la glace et de comprendre beaucoup de choses. En Côte d’Ivoire, par exemple, nous ne nous regardons pas dans les yeux. Quand je suis arrivée ici, certains pensaient que j’étais mal éduquée, que je n’étais pas réceptive. Le fait est que je l’ignorais, raconte Afou. Je dois beaucoup à la cuisine parce qu’elle m’a aidée à m’intégrer, à trouver ma place. Les débuts sont si compliqués… » Peut-être que l’effet domino mentionné par Lysie fonctionne, et qu’il a poussé Afou à créer sa propre association, « Arc-en-Ciel », qui vient en aide aux nouveaux migrants. « Personne ne devrait se sentir isolé. La société doit le comprendre, c’est important. »