Kadhafi et l’Europe : c’était quand même bien non ?

Article publié le 23 février 2011
Article publié le 23 février 2011
Les Etats membres de l’UE ont tellement bénéficié des sous-sols et du positionnement stratégique de la plus vieille dictature de l’Afrique et du Moyen-Orient qu’il est difficile d’avoir des mots trop durs contre leur ancien allié. Autour de la table du royaume du colonel Kadhafi, tous les Européens se sont allègrement servis.

Kadhafi est tout de même « le roi des rois traditionnels d’Afrique ». Lunettes noires, port altier, il a peu à peu troqué son âme de révolutionnaire inspiré par Nasser au profit d’un nouveau style : la frime. Jusqu'ici, il frimait tant et si bien en Europe qu’on a commencé à se dire qu’il était l’homme-clé du Moyen-Orient pour nous autre européens. Partout la même folie des grandeurs : à Paris en décembre 2007, il plante sa tente de bédouin dans les jardins de l’hôtel Marigny, à l’aise. La même année, il rend visite aux autorités espagnoles avec 300 personnes, dont sa garde féminine, et installe sa « jaima » dans le Palacio del Pardo, l’ex-résidence du dictateur Franco.

« Baiser de la mort »

Une caricature de Francesco Elisei En France, la secrétaire d’Etat aux droits de l’homme Rama Yade avait dénoncé sa visite, organisée le 10 décembre, journée internationale des droits de l’homme, scandant que « la France ne devait pas recevoir ce baiser de la mort ». Le Premier ministre français François Fillon avait alors fustigé les « donneurs de leçon », car Kadhafi était dans un processus de « réintégration dans la communauté internationale ». Une semaine plus tard, son « tour » espagnol composé d’une visite luxueuse à Séville puis Málaga, avec la dégustation des mets du meilleur cuisinier du monde Ferrán Adriá, faisait aussi partie de sa « réintégration » ? A Rome en août 2010, sa « jaima » trônait dans les jardins de l’ambassade de Lybie et 500 jeunes filles recrutées entre autre pour leur physique étaient venues l’écouter argumenter sur la conversion des européens à l’Islam. Mais pourquoi une telle placidité des pays européens devant celui que Ronald Reagan nommait « le chien fou du Moyen-Orient »

Or noir et black out

La Libye est le premier fournisseur d’hydrocarbure de l’Italie depuis la signature du Traité dit d’amitié et de coopération de Benghazi signé entre les deux pas en août 2008. Trois volets composent cet accord, rappelle Sara Prestianni, coordinatrice du réseau Migreurop, qui regroupe 42 associations en Europe, à cafebabel.com : la limitation de l’immigration clandestine, la réparation des dommages causés par la colonisation de l’Italie en Libye, concrétisée par un investissement de 5 milliards de dollars dans les infrastructures libyennes par les entreprises italiennes en vingt ans. Troisième point, un partenariat économique : Kadhafi devient le premier actionnaire d’Unicredit et prend 1% des actions d’ENI, première société italienne et cinquième entreprise d’hydrocarbure mondiale. Celle-ci et d’autres entreprises italiennes s’implantent en retour en Libye.

La Belgique lui vend des armes, mais la France devait aussi lui vendre ses avions rafales lors de la visite de 2007Mais les autres pays ne sont pas en reste : le fameux 10 décembre 2007, au lendemain de la libération des infirmières bulgares, le président français déclare que « la France signera des contrats de collaboration pour une usine de dessalement de l’eau de mer avec un réacteur nucléaire, pour une coopération en matière d’armement et différents contrats économiques ». Une aubaine cette « réintégration ». L’entreprise espagnole Repsol a investi 38,03 millions d’euros entre 2006 et 2009 en Libye. Mais dès le deuxième jour des protestations populaires, prise d’un remord probablement mûri depuis longtemps, l’entreprise a décidé de suspendre toutes ses activités dans le pays, à l'instar des autres compagnies pétrolières européennes. L’Allemagne n’est pas en reste. Forcément, la Libye possède des réserves de pétrole estimées à 40 milliards de barils et de gaz de 1.500 milliards de m3. Comme tout le monde, les entreprises allemandes traquent les nouveaux gisements. Après la fin de l’embargo de l’UE contre la Libye en 2004, l’ancien chancelier Gerhard Schröder avait lui-même inauguré un nouveau gisement libyen de l’entreprise Wintershall (une fille du géant BASF). 

Les droits de l’homme en sourdine

Et les droits de l’homme dans tout ça ? Sara Prestianni, souligne que le dirigeant libyen « s’était engagé à contrôler ses frontières contre la drogue, l’immigration clandestine, le terrorisme. Très vite, les flux d’immigration clandestine vers Lampedusa avaient chuté, ce qui en dit long sur les liens qu’il entretient avec les organisateurs de ces "voyages". » L’Italie pratique aussi le « refoulement » des migrants qui souhaitent débarquer sur ses côtes en les renvoyant en Libye. « Bien que ce soit interdit par le droit international, précise la coordinatrice de Migreurop, la Libye a accepté ces migrants refoulés au port de Tripoli, et l’Italie a fermé les yeuxsur les arrestations arbitraires, les refoulement au milieu du désert, les centres de rétention que Migreurop dénonce depuis des années. » Et pourtant, le traité de Benghazi « fait référence au respect de la Charte ONU et de la Déclaration Universelle des Droits de l’Homme », note Giuliano Luongo, économiste italien à l’Université de Naples Federico II.

Un régime piétinant les droits de l'homme que dénoncent de longue date les ONG, à chaque visite « de réintégration » du dictateur dans un pays européen. La loi 71 libyenne, qui interdit toute activité politique indépendante et dont « les contrevenants sont passibles de la peine de mort », était par exemple montrée du doigt parHuman Rights Watch le 9 décembre 2007 au gouvernement français. Les dirigeants européens oseront-ils dire aujourd’hui qu’ils ignoraient les symptômes de la dictature qui se révèlent aujourd’hui dans une répression aveugle et sanglante ? La communauté internationale, celle qui a nommé la Libye à la présidence de la Commission des droits de l’homme de l'ONU en 2003 puis l’a élue au Conseil des droits de l’homme en mai 2010, n’est pas dupe. Elle avait juste intérêt à jouer le jeu du roi bédouin. Game over ? « Jusqu’à quand la politique migratoire de l’Union européenne, va-t-elle s’appuyer sur les dictatures du sud de la Méditerranée ? » se demande Migreurop dans son dernier communiqué. « Les instances européennes continuaient de négocier, il y a moins d’une semaine, la participation libyenne à leur politique de bouclage de l’espace méditerranéen », précise-t-il. Il faut urgemment que l’UE « désintègre » la diplomatie de la patte blanche avec les dictatures.

Photo : Une (cc) : Abode of Chaos/flickr ; Kadhafi et Berlusconi : ©Francesco Elisei ; King of kings : (cc)Crethi Plethi/flickr