Jürgen Habermas sur l’Europe : un essai non transformé

Article publié le 28 février 2012
Article publié le 28 février 2012
Le philosophe allemand Jürgen Habermas mène une réflexion approfondie dans un essai sur l’Europe.

L’image de l’Europe ne va pas fort : les politiques sont divisés, les populations mettent en cause l’Union européenne. Depuis que Bruxelles a imposé des mesures drastiques d’austérité, les manifestations sont incessantes à Athènes. Le philosophe Jürgen Habermas s’adresse au public dans un essai sur la constitution de l’Europe. Son ouvrage est une critique retentissante de l’autocratie insidieuse exercée par les chefs d’État, Angela Merkel et Nicolas Sarkozy.

Si l’on en croit Habermas, ce que beaucoup tiennent pour impossible – être à la fois citoyen d’un État et de l’Union européenne- n’est pas si compliqué. A travers un examen minutieux de la constitution de l’UE, Habermas constate que la répartition des compétences telle qu’elle y est prévue confère déjà aux citoyens de larges pouvoirs de décision au niveau européen. Pour Habermas, le citoyen de l’Union n’est pas une utopie ou une illusion des pères fondateurs de l’UE. Dès à présent, dans la procédure législative, le pouvoir décisionnel ne relève pas des États mais du citoyen de l’UE. Car les citoyens sont représentés par des responsables issus de leurs gouvernements au Parlement européen et au Conseil. La constitution le prévoit ainsi. Ainsi, en votant en Allemagne, le citoyen allemand exerce son pouvoir de décision au niveau européen. Un expert énonce enfin une réalité que les politiques semblent avoir oublié.

L’Europe est un conflit – mais ce dernier n’est pas insurmontable

Nombreux sont ceux qui se demandent encore : ce qui est bon pour l’Europe l’est-il aussi pour moi et mon pays ? Que se passe-t-il lorsque les citoyens de l’Union et les citoyens des États ne sont pas d’accord ? Par exemple, lorsque le budget national ne peut assurer la solidarité avec les membres en proie à des difficultés économiques qu’en s’affaiblissant lui-même ? Il y a là un conflit pour Habermas, mais qui n’est pas insurmontable. La constitution respecte les intérêts des citoyens de l’Union, au niveau européen comme au niveau national. Au sein d’une démocratie, il est normal de voir des citoyens dont l’opinion diffère. Du reste, les Allemands doivent constamment arbitrer entre les intérêts du Bund (la Fédération, ndlr) et ceux des Länder (départements, régions, ndlr). Notre seule manière de lever les derniers obstacles à la démocratie serait de reconnaître notre identité de nouveaux citoyens de l’UE. Ainsi, notre solidarité de citoyens inclurait les « ressortissants des autres peuples européens. »

Pour Habermas, interconnexion illimitée et tolérance culturelle ont modifié le rôle de la sphère politique. Même s’il reconnaît que l’État encourage les allégeances et le sentiment d’appartenance – Habermas en fait même la « figure vivante d’une certaine équité » - il voit toutefois la possibilité de sortir enfin de l’ombre du nationalisme. Nous pouvons aussi être solidaires de l’Europe. En temps de crise, nous voyons combien ce conseil est difficile à suivre. Au cours d’une récente interview commune avec le président français Nicolas Sarkozy, la chancelière Merkel a déclaré que l’Union était un « processus ». Il y a bien longtemps que plus personne ne sait à quoi ce processus fait référence – on a le sentiment qu’il n’est plus question que d’argent. L’essai de Habermas a l’avantage d’aborder le comportement des deux chefs d’État de manière critique : selon lui, Merkel et Sarkozy trament des pactes ésotériques et traitent les citoyens de l’Union comme si ces derniers n’avaient pas voix au chapitre.

Un livre destiné aux spécialistes

Qu’apprend-on de l’essai de Habermas ? Avant tout, qu’il est d’ores et déjà possible, conformément à la constitution, d’être un vrai citoyen de l’Union. Cela ouvre d’innombrables possibilités de participation démocratique ! Par ailleurs, le rôle du public n’a jamais été aussi central qu’il ne l’est aujourd'hui. Habermas en appelle à une explication accrue : les citoyens doivent savoir que leurs intérêts sont ancrés dans la constitution de l’UE. Malgré de premiers pas, on continue à observer un rejet du projet européen, attisé par des voix populistes. Pourquoi les États membres, comme les médias, rechignent-ils à nous voir comme une Europe unie ?

Bien que les ouvrages politiques soient actuellement en vogue, l’essai de Habermas ne peut pas s’attendre au même succès que le pamphlet de l’écrivain français Stéphane HesselIndignez-vous !. Car Habermas, à qui l’on reproche souvent une écriture compliquée, a une nouvelle fois écrit un livre pour spécialistes. Ce faisant, il se contredit lui-même : alors qu’il dénonce une « asymétrie » entre la classe politique et l’absence d’implication de nombreux citoyens européens, son langage élitiste ne contribue pas à faire changer les choses.

Jürgen Habermas, La constitution de l’Europe – Un essai