Julien Campredon, con

Article publié le 2 septembre 2013
Article publié le 2 septembre 2013

Du pays des Lumières, émergent parfois ces zones d’ombres que seul certains auteurs se proposent d’éclairer. Julien Campredon est de ceux-là. En se réclamant « écrivain du sud », le Toulousain ranime la Province d’un coup de plume que certains trouvent génial, d’autres effrayant. Rencontre chez lui, à Rabastens, en plein Languedoc. Au centre du monde. 

Au­tant le dire tout de suite. Qui­conque a déjà eu dans les mains un livre de Ju­lien Cam­pre­don a for­cé­ment ex­pé­ri­menté un voyage sen­so­riel aussi dé­fri­sant qu’une pous­sée d’hor­mones sté­roïdes. Au­teur de 3 re­cueils et d’une nou­velle, ga­geons que le Tou­lou­sain ne lé­sine pas avec les sens. De L’at­taque des Dau­phins Tueurs à Brû­lons tous ces punks pour l’amour des Elfes, les his­toires contées ren­voient vo­lon­tiers l'image d'un écri­vain sous acide, noir­cis­sant des Mo­les­kines avec la fré­né­sie d’un né­vro­pathe. Il le dit lui-même : « on me prend pour un co­caï­no­mane com­pul­sif ». Le terme vient de cer­tains cri­tiques qui n’ont pas saisi, qu’au-delà des titres, se te­nait là en creux « une étude sur la folie de notre temps ».

Che­va­lier des êtres

Pour­tant, Ju­lien Cam­pre­don n’est pas vrai­ment le Doc­teur Fol­dingue. Juste un gars du sud pan­te­lant de bon­ho­mie, qui prend l’exer­cice de l’in­ter­view très au sé­rieux, vous vou­voie po­li­ment, et pro­fère par­fois « faut que j’ar­rête de dire voilà » quand il dit trop le mot « voilà ». « Moi je suis un pro­vin­cial », af­firme-t-il, en Fran­cis (Ca­brel) dans le texte. Nous sommes à Ra­bas­tens, com­mune du Tarn, à 40km de Tou­louse où selon la lé­gende « Ca­the­rine De­neuve al­lait cher­cher ses gâ­teaux ». Ju­lien re­çoit dans 220m2 ha­bi­table, frac­tion­nés sur trois étages. Comme sou­vent dans le sud, notre homme choi­sira la cui­sine pour s’ex­pri­mer. Der­rière lui, au-delà des vitres, un po­ta­ger. Der­rière nous, une su­perbe hor­loge an­cienne dont le ca­dran est frappé du nom de Gaillac, la cité mil­lé­naire de la ré­gion.

Cam­pre­don est un écri­vain du sud. Une par­ti­cu­la­rité qu’il en­tre­tient comme son jar­din puisque dans ses nou­velles l’es­pace - par­fois le temps - ont tou­jours pour point d’an­crage le Lan­gue­doc. Sa maxime ? « Ne pas être étran­ger chez soi ». Au­tre­ment dit, « faire souche ». Et pour Ju­lien, connaitre ses ra­cines, c’est ap­prendre l’Oc­ci­tan, la langue du tiers-sud de la France en­core par­lée, pa­raît-il, par 10 000 âmes. « L’Oc­ci­tan c’est un sym­bole. Un fac­teur d’as­si­mi­la­tion énorme, ex­plique-t-il, en se tor­tillant sur sa chaise d’ex­ci­ta­tion. Je pense même que c’est une in­tel­li­gence. Car la culture c’est ce qu’il y a entre le sol et le ciel. » Entre les lignes en tout cas, le monde de l’écri­vain s’ap­pré­cie avec de l’ali­got, des pointes de gras, des trou­ba­dours et une sa­crée al­ler­gie à tout ce qui se trouve au-des­sus de Bor­deaux.

« Je n'ai ja­mais com­pris ce qu’on me de­man­dait »

Ju­lien ne s’est pas tou­jours in­tér­rogé sur le droit du sol. A 17 ans, son dé­lire exis­ten­tiel, c’était les filles. Sujet d’une pre­mière his­toire pu­bliée dans une revue, la grande ques­tion de l’écri­vain nais­sant était : « mais pour­quoi les femmes sont-elles tou­jours in­ac­ces­sibles ? ». A l’époque, le jeune Cam­pre­don est en pre­mière L dans un éta­blis­se­ment qui a la pré­ten­tion d’ins­truire l’élite de la Na­tion : Fer­mat. Bien évi­dem­ment, Ju­lien est un gar­çon pas comme les autres. Dans les an­nées 90, quand la mode est aux che­mises vichy et autres coupes pous­sins, le petit ca­nard s’ha­bille comme un punk. « Je m’ha­billais comme les Clash, je me cou­pais les che­veux aux ci­seaux et je met­tais des pan­ta­lons dé­chi­rés », confesse-t-il dé­sor­mais vêtu d’un t-shirt à l’ef­fi­gie des Re­quins Mar­teaux. L’élève tour­men­tée passe de jus­tesse et…fait son droit. Sa mère est prof. Lui, ne sait pas quoi faire. Et passe donc au tra­vers de 5 an­nées de ga­lère dont « une en dé­pres­sion » jus­qu’à « la ré­vé­la­tion » : son mé­moire consa­cré à la no­tion de to­lé­rance dans l’En­cy­clo­pé­die de Di­de­rot et d’Alam­bert. Mais, de sa mai­trise, Ju­lien en fait une bou­lette et la jette à la pou­belle. « Je n’ai ja­mais com­pris ce qu’on me de­man­dait », lâche-t-il, un peu bou­gon.

Comme Tol­kien

Du punk, Cam­pre­don garde l’in­dé­pen­dance - « Do it Your­self ! Do it Your­self ! », ré­pète-t-il en ta­pant dans les mains quand on lui de­mande d’ex­pli­quer sa dé­marche - mais sur­tout, le goût de l’aven­ture. Quand il est re­parti de zéro, l’écri­vain a écumé « les bou­lots de merde » : veilleur de nuit, re­pré­sen­tant en sys­tème d’alarme, mé­dia­teur cultu­rel… Au­tant de mé­tiers qui ser­vi­ront sa cause lit­té­raire. Les punks, ce sont les gens qui dé­gra­daient le musée sur le­quel il veillait, « ceux qui at­taquent l’ins­ti­tu­tion ». Les elfes, ce sont les ar­tistes qu’il faut pro­té­ger, « le Beau es­thé­tique ». Coincé entre les deux, Ju­lien trans­pire le cas­sou­let. Mais en 2004, l’au­teur qui gri­bouillait ses his­toires dans les chiottes des centres d’art contem­po­rain, ren­contre Do­mi­nique Bordes de la mai­son d’édi­tion Mon­sieur Tous­saint-L’ou­ver­ture, « un mec qui m’a de suite com­pris ». Au­jour­d’hui, il sou­rit. Tout juste père à 35 ans, il en­chaine les jobs ali­men­taires de plus en plus proches de ses pas­sions. « Des tra­duc­tions et même une série, en Oc­ci­tan », pré­cise-t-il, fier comme un bar-ta­bac du Gers. Bien sûr, en bon­homme de l’être, Cam­pre­don râle en­core un peu. Pré­ci­sé­ment, sur la jeu­nesse. Lui, l’écri­vain ca­va­lier, se de­mande où est passé la ca­va­le­rie. « Où sont-les jeunes ? Où est le ro­ck’n’roll ? Je ne les en­tends pas. Et je n’ai au­cune rai­son d’al­ler les cher­cher. »

Ne vous fâ­chez pas. Lisez plu­tôt « Avant Cuba », la nou­velle qui fera peur à vos pa­rents et dans la­quelle un jeune s’en­dort de­vant un conseiller Pôle Em­ploi qui n’a qu’une hâte : par­tir en va­cances. De toute façon, il l’avoue, Ju­lien se sent un peu « jus­ti­cier ». C’est un peu pour ça qu’il tra­vaille à son pre­mier roman…de che­va­le­rie. Pour­quoi ? « Parce que ça au­to­rise tout. » Comme, par exemple, si­tuer l’ac­tion dans le Lan­gue­doc. « Tol­kien a créé un monde fan­tas­tique avec ses Hob­bits. Mais moi je n’ai pas be­soin parce qu’il est là, sous mes pieds. »

Brû­lons tous ces punks pour l'amour des elfes sor­tira en édi­tion Po­cket, le 5 sep­tembre pro­chain.