Julien Bayou de Jeudi Noir : « le mal-logement est un problème continental »

Article publié le 10 février 2011
Article publié le 10 février 2011
Ce n’est pas le premier squat qui fait parler de lui à Paris : après la place de la Bourse et « La Marquise » sur la prestigieuse place des Vosges, le comité Jeudi Noir – en lutte contre le mal logement parisien – a investi en début d’année un immeuble de l’assureur Axa, vide depuis 4 ans. Du 8è étage, la vue sur la cour de l’Elysée est imprenable.
Mais après l’évacuation du squat berlinois Liebig 14 le 1er février, les alter egos parisiens risquent aussi l’expulsion lors du délibéré du procès prévu le 15 février. Rencontre.

cafebabel.com : Comment est venue l’idée de ce squat à deux pas de l’Elysée ?

Julien Bayou :Jeudi Noir s’intéresse à sa réquisition depuis fin 2006. Par cette prise symbolique, l’idée est de dénoncer. Si tu prends un bâtiment dans le 19e ou dans le 20e, tout le monde s’en fout. A chaque fois, il s’agit de marquer l’opinion. On a démarré rue de la Banque, place de la Bourse. Ensuite on a investi un immeuble Place des Vosges pendant un an, « la Marquise ». L’erreur a été de nous expulser à une semaine de la trêve hivernale. Ils pensaient pouvoir se débarrasser de nous, mais il fallait bien reloger les gens. Fin décembre 2010, nous avons fait à nouveau des repérages, c'est-à-dire qu’on a une liste d’environ 200 bâtiments, on la passe en revue – l’un est trop surveillé, l’autre trop vétuste, etc. - puis un soir, on en a testé trois et on a atterri ici, Avenue Matignon. Il était sur notre liste depuis 3 ans et demi. L’ambassade d’Israël est en face, l’Elysée à deux pas. AXA, le propriétaire, est surveillé toute la nuit, mais pas ce bâtiment.

cafebabel.com : Cette liste de repérage, comment est-elle établie ?

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Julien Bayou : Ça peut paraître stupide, mais c’est en se baladant à Paris. Il n’y a pas de liste qui recense les bâtiments vides. C’est surtout aux fenêtres sales qu’on les reconnaît. Maintenant j’ai l’œil, je ne vois plus que ça. La journée, en scooter, je vois des immeubles propres, blancs, avec des fleurs dessus… Donc occupés. Mais un truc un peu noirci, terne, hop ! Tu jettes un œil et tu le rajoute à la liste.

cafebabel.com : Pour les non-initiés, comment on s’y prend pour rentrer dans l’immeuble ?

Julien Bayou : Pour cet exemple précis, il y avait un digicode et ce n’était pas fermé.

cafebabel.com : Combien de gens sont logés dans l’immeuble aujourd’hui ?

Julien Bayou : Il y a 24 chambres en tout. On a prévu une bonne trentaine de personnes. Maintenant comme on n’a pas le droit de faire rentrer du matériel, on est limité par la préfecture. Si on avait l’accès total au bâtiment, on serait déjà bien installé. Mais on a déjà Internet, l’eau chaude et l’électricité. 52 personnes voudraient bien venir et on gagne petit à petit du terrain : le premier jour, on était que 4.

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cafebabel.com : Tu vis dans le squat ?

Julien Bayou : Non, parce que je suis élu par ailleurs.

cafebabel.com : Ce n’est donc pas conciliable ?

Julien Bayou : Je pourrais tout à fait mais là je gagne 1900 euro net par mois, je paye un peu plus que la moitié de mon salaire en loyer. C’est très cher mais il y a d’autres personnes qui sont vraiment en galère. Mais on peut être squatteurs et élu en même temps, ce n’est pas un problème. Moi je l’ai fait pendant 2 ans et demi, c’est fatiguant.

cafebabel.com : Une reproduction de Nicolas Sarkozy est couchée à l’entrée de l’immeuble, en évidence pour les passants : Que reproche Jeudi Noir au président et au gouvernement actuel ?

Julien Bayou : C’est vraiment un menteur. Aujourd’hui s’il y a un nouveau candidat à la présidentielle, il ne peut pas promettre zéro SDF. Sarkozy l’a fait et c’était une erreur. Personne ne lui en voudrait si la crise du logement était en baisse, mais là il cumule tout : non seulement il fait cette promesse qui fait un peu rêver car 70% des Français ont peur de basculer dans la précarité, mais en en plus il dit tout et son contraire ! Ce ne sont que des effets d’annonce. C’est indécent, la sale vieille politique à la papa. Ils ont tout de même annoncé le record absolu du nombre de logements sociaux (131.509) depuis 30 ans. Mais ils seront financés d’ici 2014, donc sur 4 ans.

La proximité à l'Elysée semble inspirer le collectif des galériens du logementcafebabel.com : La politique en France, s’adresse-elle assez aux jeunes aujourd’hui ?

Julien Bayou : Il y a un manque cruel de politique d’accès au logement pour les jeunes. Ils parlent d’accession à la propriété, mais il faut d’abord un toit. 23% des jeunes filles vivent dans la misère et le quart des 18-25 ans vit sous le seuil de pauvreté. En France, le vieillissement de la population favorise l’indifférence vis-à-vis du sort de la jeunesse. De plus, à la discrimination des jeunes s’ajoute les discriminations liées à l’origine, le lieu d’habitation, etc… Pour un jeune mec de banlieue avec un nom bizarre, le taux de chômage monte à 43% !

cafebabel.com : 122 000 bâtiments vides à Paris. Le logement, est-ce un problème uniquement français ?

Julien Bayou : Ce n’est pas qu’un problème français. En Allemagne, ça augmente très vite à Berlin même si ça part de très bas. Hambourg et Francfort sont aussi touchées. Londres, mais surtout en Espagne où c’est juste la cata ! Le lien avec la situation du marché du travail est évident: 20% de taux de chômage en Espagne (presque le double chez les jeunes, ndlr), avec une bulle immobilière qui a explosé et un marché locatif inexistant ? Le mal-logement à la clé. En Italie, les étudiants sont obligés de rester très tard chez leurs parents : il n’y a pas de conditions favorables à l’autonomie. Le marché de l’emploi joue un rôle décisif. J’ai pu travailler pendant un temps en Angleterre où les chambres sont archi-chers mais les salaires plus élevés. Il y a de gros décalages par rapport à cette situation en Espagne, en Italie et aussi en France. C’est grosso modo un problème continental.

En France, la loi Loppsi 2 adoptée le 8 février permet aux préfets de région de décider de l'expulsion de squats sans recourir à l'avis d'un juge. Les squatteurs sont passibles d'un an de prison et d'une amende de 15.000 euros

Photos : ©Sladjana Perkovic ; vidéo : jeudi noir/Daily Motion