Juanjo Guarnido, créateur de Blacksad : chacun cherche son chat

Article publié le 23 janvier 2015
Article publié le 23 janvier 2015

Cela fait plus de 20 ans que Juanjo Guarnido vit à Paris, durant ces années il a donné naissance à Blacksad, une saga dont les personnages sont des animaux anthropomorphes. En cette journée claire obscure, cafébabel l'a rencontré pour parler de l'univers qu'il a créé à partir de projets, d'aquarelles et de nombreuses pages blanches.

On dit parfois des dessinateurs que leurs plus fidèles compagnons, au quotidien, sont leurs personnages. En ce qui concerne Juanjo Guarnido, c’est une certitude. Cela fait plus de 14 ans qu’il donne des coups de pinceau et qu’il les compile dans une bande dessinée : Blacksad, une saga animalière qu’il assure prendre beaucoup de plaisir à dessiner. Il paraît un peu fatigué lorsqu’il nous rejoint dans ce bar où nous nous sommes donné rendez-vous. Dehors, Paris se charge de tout envelopper dans un ciel gris et épais qui ne laisse aucun répit.

« Esquisser les contours de l'univers »

On commence à bavarder, son regard se dérobe à chaque réponse, et à mesure que la conversation avance on le sent se détendre. Il parle de « feeling personnel » pour désigner ce qui, pour la majorité de ses lecteurs, est la capacité d’insuffler la vie à ses dessins. « Chaque dessinateur a ses trucs qu’il applique un peu comme un enfant lorsqu’il dessine l’expression d’un "smiley" ». Quelque chose qui a l’air simple, facile et qui demande des années de travail et un amour des bandes dessinées qui l’anime depuis qu’il est petit. « Quand j’ai eu le premier Astérix entre les mains, j’ai pensé que c’était la perfection », se souvient-il. Un regard enfantin, mais critique qui était déjà capable de distinguer et reconnaitre les différents dessinateurs derrière l’univers Disney, ceux qui ne « pouvaient jamais signer ». Alors il lit de tout, et même des bandes dessinées pour adulte en prétextant et promettant à ses parents que ce sont des « lectures très importantes ». Un argument qui ne l’attendrira pas plus tard, lorsqu’il s’agira d’interdire à ses enfants, alors qu’ils étaient trop jeunes, la lecture de Blacksad

« Que ressentez-vous lorsque vous dessinez ? ». Il se frotte les yeux et demande : « il ne serve pas du café ici ? ». L’hospitalité parisienne, on la connait. « Peu importe », continue-t-il, avant de se plonger dans une pause de quelques secondes. Il traduit du regard ce qui semble être son studio, on peut facilement l’imaginer absorbé derrière sa table de dessin. « Quand je dessine, j’oublie tout. J’oublie de manger, j’oublie mes propres problèmes, et ceux des autres. Il faut répondre à quelque chose qui n’est pas une exigence, mais quelque chose de ... sublime. » Le silence revient et puis il termine la phrase en disant « c’est comme esquisser les contours de l’univers ». 

« Mon problème, c'est de vouloir être plusieurs choses »

Voilà plus de 20 ans qu’il est arrivé à Paris, mais il n’a pas perdu un iota de son accent de Grenade en chemin. Il ne s’est pas non plus laissé contaminé par l’aridité de la capitale. Au contraire, il s’est forgé un français que beaucoup d’étrangers pourraient lui envier. Il explique qu’en France et en Belgique la bande dessinée fait partie du patrimoine familial. Un objet dont on prend soin, à la couverture dure, et que l’on hérite de ses parents. Un enracinement culturel qui tranche avec celui des autres pays comme l’Espagne par exemple. « Là-bas la passion pour la bande dessinée est ce quelle est, et on ne peut pas définir la répercussion qu’elle a », dit-il. C’est pour cela qu’il considère le Prix national de bande dessinée en Espagne comme un « triomphe du secteur et une reconnaissance de la part de la culture officielle ». 

Il se frotte les mains qui lui font mal de temps en temps, le prix à payer pour ses heures de travail. Des heures de travail à chaque nouveau projet plus exigeantes. « Lorsque je ne reconnais pas ma propre manière de dessiner, cela me procure une grande joie parce que je sens qu’il y a des choses que je peux faire et que je ne m’en savais pas capable. C’est comme être en mouvement et voir tout le chemin qu’il te reste à parcourir. » Un élan momentané qui lui fait oublier la carrière qui lui a valu les éloges et la reconnaissance. « Je suis le seul à voir la page blanche. Dans le fond, nous tous, les dessinateurs et les animateurs, sommes confrontés au sentiment de médiocrité parce que nous sommes toujours le médiocre de quelqu’un », confesse-t-il. 

Il reconnaît aussi qu’entre l’animation et la bande dessinée, seule la seconde lui apporte la satisfaction du narrateur qui construit son récit. Une liberté implicite au travail qui lui offre la garantie de pouvoir faire passer le fil discursif avant l’esthétique pure du dessin. Pendant ses temps libres, il joue minimum 10 à 20 minutes de guitare par jour. Cette passion l’a même conduit à monter un petit groupe avec des collègues, mais il a dû abandonner par manque de temps. C’est aussi le manque de temps qui l’empêche d’être illustrateur, peintre, musicien, réalisateur de courts métrages et tant d’autres professions. « Mon problème ce n’est pas de vouloir faire beaucoup de choses, mais plutôt de vouloir être plus être plusieurs choses », nous explique-t-il. Enfin, je lui demande s’il a des animaux. « Je n'en manque pas » dit-il. Il a seulement remplacé ceux qu’il avait lorsqu’il était enfant, par d’autres, en aquarelle.