Journaliste trans en Turquie : « Cette société est hypocrite »

Article publié le 5 mai 2016
Article publié le 5 mai 2016

Michelle Demishevich est « née femme dans un corps d’homme ». Pour les médias, elle est devenue depuis la « première femme trans journaliste de Turquie », une étiquette qui lui colle à la peau. Entre sentiment de marginalité, violences physiques et verbales, hypocrisie de la société et des médias, Michelle nous raconte une histoire de combats.

À la terrasse d’un café, à deux pas de la place Taksim, Michelle, « née femme dans un corps d’homme » explique avoir choisi son prénom en référence à la chanson des Beatles, beaucoup entendue dans son enfance. Issue d’une famille d’origine macédonienne, elle a également décidé de se réapproprier son nom de famille original, modifié par l’État turc lorsque sa famille, fuyant la seconde guerre mondiale est arrivée en Turquie: « C’était important de récupérer ce nom de famille car c’était une partie de ce que je suis ». Michelle explique être née en 1999, date de son opération de réassignation sexuelle.

Si elle accepte et semble fière d’être « une femme trans journaliste », elle se moque également de ces identités auxquels on l’associe: « L’identité, c’est nul, avant tout je suis un être humain. Après je suis une journaliste, une femme, une trans, je suis Michelle qui fait les meilleurs carrot cakes du monde, qui aime les fleurs, qui nourrit les animaux… »

« Un pistolet pointé sur mon front »

Cigarette à la main, cette belle femme aux longs cheveux blonds évoque la stigmatisation, les agressions verbales et physiques dont elle est victime quotidiennement. « En vivant en tant que femme trans, je me sens menacée tous les jours, comme si j’avais un pistolet pointé sur mon front. » Ce sentiment d’insécurité se traduit chez Michelle par une limitation de sa propre liberté : « Chez nous, quand on est ensemble avec des amies trans, on se fait discrètes, on éteint les lumières la nuit, nos téléphones sont en mode silencieux, on parle à voix basse par peur d’être attaquées… ». 

Vêtue d’une longue robe verte et d’une veste en jean elle ajoute : « Je fais tout ce que je peux pour ne pas me faire remarquer dans la rue, le bus, quand je suis dehors ». Et de préciser : « Je ne mets pas de rouge à lèvres, je suis habillée avec des vêtements amples alors que j’aimerais mettre du maquillage, montrer mes jambes, porter des talons, me sentir sexy, féminine… »

Michelle évoque les remarques quotidiennes, le regard des gens… Récemment, alors qu’elle donnait à manger aux chats près de chez elle, un enfant lui a craché au visage. « Je suis rentrée chez moi en pleurant, je me suis lavée le visage et je suis retournée donner de la nourriture aux animaux. Je ne veux pas que des choses pareilles m’empêchent de faire ce que je trouve important à faire. »

En Turquie, les agressions verbales et physiques à l’encontre des femmes trans sont monnaie courante. Michelle a d’ailleurs vécu un calvaire en 2006 lorsque la police est entrée chez elle et l’a emmenée au poste sans motif apparent. Elle y a été torturée et violée avant d’être jetée sur le trottoir… Cette violence va parfois jusqu’au meurtre. La première rencontre prévue avec Michelle a ainsi été annulée suite à l’assassinat de l’une de ses amies. Si le suspect a été arrêté, Michelle attend désormais le jugement car dans les tribunaux, la discrimination envers les trans est également bien présente. Il arrive que les juges appliquent la circonstance atténuante de « forte provocation » aux crimes ou aux violences commis envers les trans, diminuant alors la peine des accusés. « Cette société est hypocrite », explique Michelle. Elle évoque également la condamnation par la société, des travailleuses sexuelles trans qui sont par ailleurs très convoitées.

« On vit dans une société qui refuse les femmes trans. » Pourtant, ces dernières sont aussi et avant tout des femmes, s’insurge Michelle. En Turquie, les femmes transsexuelles sont perçues comme des déchets de la société, des personnes perverses, non respectables. La société y voit un rejet de l’identité masculine et le fait de refuser ce sexe d’homme pour devenir une femme est vécu comme une trahison envers la masculinité, ajoute-t-elle. La chanson de James Brown, « It’s A Man’s World », décrit bien selon elle, le système patriarcale qui y prédomine. « En Turquie, l’État est homme, la justice est homme et les médias sont hommes. L’identité de l’homme est devenue une institution sacrée. »

Un reportage de Michelle Demishevich pour son ancien média, IMC TV.

« J’ai tout changé dans ma vie, sauf mon métier »

Dans sa « vie passée » comme elle le dit elle-même, Michelle était déjà journaliste : « J’ai tout changé dans ma vie, sauf mon métier ». Et de préciser : « J’ai mis ensemble mon âme avec mon corps, mes talents journalistiques sont toujours là ». Pourtant, lorsqu’elle quitte Izmir, sa ville natale et arrive à Istanbul en 1999, elle n’est pas la bienvenue dans les rédactions. Pendant sept ans elle travaille alors comme assistante artistique dans des boîtes de nuit, manager, employée administratif…

Après avoir travaillé pendant près de deux ans pour la chaine turque IMC TV, elle est renvoyée suite à un changement de direction. Le motif de son renvoi reste flou. Michelle est aujourd’hui journaliste freelance. Sur Facebook et Twitter, elle partage quotidiennement des articles témoignant de la violence envers les femmes, les LGBT, les Kurdes… Elle se bat pour les droits de toutes les identités marginalisées et violentées.

La journaliste critique le poids des hommes au sein des médias : « En Turquie, les médias appartiennent aux hommes. Est-ce que vous avez vu dans les principaux médias une femme directrice générale ? Cela n’existe pas ». Si la situation a un peu évolué en Turquie, Michelle évoque des journalistes femmes trop souvent cantonnées à des rubriques dédiées aux femmes ou travaillant pour des journaux de mauvaise qualité.

Avec un franc-parler qui la caractérise, elle évoque un journalisme turc, nationaliste, raciste, transphobe, sexiste. Selon elle, les journaux turcs parlent très peu et souvent mal des meurtres de femmes trans. Elle a souvent lu des articles dans lesquels les journalistes mentionnent les noms et prénoms de naissance des femmes trans assassinées, tout en soulignant que les prénoms choisis par ces femmes sont des pseudonymes. En agissant ainsi, les journalistes nient leur identité de femme et les tuent une deuxième fois, précise Michelle. 

À son échelle, Michelle essaye de changer le langage masculin des médias. Elle n’hésite d’ailleurs pas à contacter les médias turcs lorsqu’elle lit dans leurs journaux des nouvelles transphobes, ses lettres restent bien souvent sans réponse. 

Aujourd’hui, Michelle n’a plus de rêve, ou plutôt elle souhaite vivre sa vie sans être l’objet d’abus verbaux quotidiens ou encore tenir la main de son petit ami dans la rue sans sentiment d’inquiétude ou de honte. Sa volonté de combattre l’hypocrisie de la société est infaillible. Elle explique : « Je peux mourir, devenir victime d’un crime de haine, il y a cette possibilité dans ma vie ». Avant d’ajouter : « Je fais ce que je fais pour ouvrir la route aux autres Michelle ». 

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Traduction de l'entretien par Muhsin Doğu Yüceil.

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