Journalisme : enclave médiatique russe à Strasbourg

Article publié le 19 mars 2012
Article publié le 19 mars 2012
Peu avant l’élection présidentielle en Russie, le journalisme pro-gouvernemental s’est offert son premier Congrès international des médias russes à Strasbourg entre le 20 et le 22 février. Une mascarade aussi coûteuse qu’inutile

Le parvis du Palais de la musique et des congrès de Strasbourg (PMC) semble bien calme ce lundi 20 février. L’organisation avait prédit une foule de journalistes de toutes les nationalités, se pressant pour assister au premier Congrès international des médias russes. Passé la porte du bâtiment, la foule disparate est nettement moins effervescente que prévue, mais néanmoins typique. Hôtesses blondes à l’accent russe, stature costaude de gorille et quelques minorités visibles de l’ex-CEI, un prêtre orthodoxe en robe, un mufti à grand chapeau. Ils ne sont qu’une grosse centaine.

Ce Congrès international avait pourtant de l’ambition. Trois jours de conférences intitulées « Quatrième pouvoir » sur des thématiques aussi variées qu’urgentes, dans un pays toujours en queue du classement du rapport mondial de Reporters sans frontières. Corruption des médias, censure, traitement des minorités et des religions ou encore image extérieure de la Russie, les thèmes sont alléchants.

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« Venir ici est un vrai engagement. » En se parant de belles intentions, et en invitant le gratin de la presse russe, officielle, d'opposition, et européenne, la MIRJ organisatrice de l’événement, n’avance toutefois pas masqué. D’ « agence d’information », ce holding russe n’a que le nom. Derrière cette société, une « communauté médiatique » de 3500 entreprises de presse, selon les chiffres donnés par Marina Mayakova, directrice de la MIRJ. « Nous dépendons d’initiatives privées. Mais nous n’appartenons à personne, ni à l’Etat, ni à aucun oligarque engagé. » Reste que MIRJ affiche ouvertement son soutien au gouvernement de Vladimir Poutine, alors Premier ministre et candidat à la présidentielle. « Si le gouvernement souhaite nous financer, nous n’allons pas refuser » finit-elle par lâcher.

Déclarations ubuesques

Le programme officiel, envoyé en amont pour appâter le chaland, annonçait des intervenants de stature, comme le rédacteur-en-chef de la Novaya Gazeta, le journal pour lequel travaillait la journaliste russe Anna Politkovskaia, assassinée en 2006 à Moscou. A l’arrivée, seuls les représentants des « mass medias » russes, proches du pouvoir, sont confirmés. Avec quelques surprises, comme Alexandre Sevastianov, nationaliste et antisémite russe notoire.

La foule était en pause.La vingtaine de conférences, données quasiment sans temps mort et en russe durant les trois jours, n’ont en fait qu’effleuré les grands thèmes promis. A aucun moment, le lourd problème de la censure officielle subie par les journalistes d'opposition n’a été débattu. Tout juste s’est-on attardé sur la corruption. Même le président de séance Igor Panarine rappelle que le lieu n’est pas au débat. Plutôt cocasse venant de ce journaliste moscovite qui deux jours plus tard expliquera qu’aucun avion ne s’est écrasé sur le Pentagone… Pourtant, les déclarations ubuesques, égrenées comme des perles au cours des trois journées n’ont provoqué aucun autre esclandre. On s’en félicite même. Gilles Arnaud et Guillaume Tastet, deux journalistes français, ont fait le déplacement depuis la Normandie et « apprécie cette liberté de parole. On aborde toutes les thématiques, sans tabou. En France nous aimons donner des leçons de journalisme, mais nous avons beaucoup à apprendre d’eux » ont-ils indiqué.

Le mini-croissant et le demi-million

Délais trop courts, manque d’organisation, imminence du scrutin présidentiel… les raisons affluent de la part des uns et des autres afin d’expliquer l’indigence des intervenants russes. Surtout lorsque l’on sait que la MIRJ a dégagé un budget colossal pour parachever l’organisation de ces trois journées (500 000 euros selon Marina Mayakova). Mais la réponse est bien plus claire quand on interroge les rares journalistes russes présentes. « Les journalistes d’opposition ne se sont pas intéressés à cet évènement parce qu’ils ont compris de quoi il retournait » explique Polina Myakinchenko, jeune journaliste russe correspondante à Paris. Pour Nikita Aronov, de l’hebdomadaire Mir novostei, « ce type d’évènement est très fréquent en Russie. Je ne suis pas étonné que les intervenants de ces trois jours soient sur la même ligne. » Avant de tomber toutes les deux d’accord : « à quoi ça sert de venir jusqu’à Strasbourg pour faire ce qu’on fait déjà en Russie, si ce n’est prendre des vacances et blanchir de l’argent ? »

Quoi qu’il en soit, le demi-million engagé pour sustenter les intervenants de mini-viennoiseries, de jus d’orange et de café n’a pas calmé Marina Mayakova. Elle se félicite de ces trois jours de « débats » et a prévu de commencer à travailler sur l’organisation du prochain congrès, toujours à Strasbourg. Il faudra plus qu’une voix unique et des croissants pour attirer de vrais journalistes.

Photos : Une (cc) Guillermo Salinas/flickr ; Congrès © Jérémie Maire, micro (cc) ralphbijker/flickr  Vidéo : (cc)euronewsfr/YouTube