Jour de vote

Article publié le 25 mai 2009
Article publié le 25 mai 2009
Strasbourg, le 25 mai 2009 Fiction, par Guillaume Delmotte Ouverture Le jingle de France Inter retentit dans la cuisine. Le jour perce depuis plus d’une heure à travers les volets encore fermés. Grégoire, les yeux encore gonflés de sommeil, les cheveux en bataille, les ouvre et voit que le ciel est dégagé. La journée s’annonce belle et ensoleillée en ce début du mois de juin.
Il ne peut s’empêcher de penser alors à cette scène du film Aprile de Nanni Moretti, dans laquelle le narrateur fait dépendre le résultat de l’élection du temps qu’il fait.

Le célèbre animateur du « 7-9 » du dimanche, Antoine Rivière, annonce le journal : « Il est sept heures. Les informations sont présentées par Mathilde Renouard. » La jolie voix de « Ma-thil-de Re-nou-ard » – Grégoire aime prononcer son nom à voix basse en découpant chacune des syllabes – fait pénétrer une douce quiétude dans le (petit) appartement de la rue Daguerre, dans le 14ème arrondissement de Paris, où les futurs mariés – « Ma-da-me et Mon-sieur La-bbé » – sont locataires depuis quelques mois : « C’est aujourd’hui le jour de vérité pour les listes en présence. Le scrutin ouvrira dans une heure. Les noms des soixante-douze députés français qui siégeront au Parlement européen pour les cinq prochaines années seront connus ce soir. Mais c’est avant tout le chiffre de la participation qui est le plus attendu. Celle-ci n’a fait que décroître depuis 1979, année des premières élections européennes au suffrage universel direct (…) ».

Grégoire a toujours apprécié cela chez Mathilde, cette précision, cette capacité à mettre d’emblée un nom, le nom exact, sur les choses ou les personnes. Pourtant, il a déjà eu à faire lui-même les frais de qu’il avait perçu chez elle d’abord comme une qualité. Mais, s’il peut se rassurer sur son propre compte en se disant que l’exactitude n’est pas la vérité, il éprouve néanmoins une certaine gêne à penser que le journalisme, leur métier à tous deux, peut se contenter de l’exactitude quand c’est, à ses yeux, la vérité qui est en jeu.

« Vous n’êtes pas citoyen européen ! »

Grégoire Labbé doit rédiger aujourd’hui un article à paraître pour l’édition du lendemain de Libération. Son sujet est tout trouvé : faire le tour de quelques bureaux de vote pour y faire état de l’ambiance de ce jour de vote en Europe. A peine arrivé dans une école du quartier, il assiste à une scène qu’il ne va pas manquer de relater. Un homme d’âge mûr, en blazer bleu marine, la moustache taillée en pointes, s’avance vers le président du bureau de vote après être passé dans l’isoloir. Il tient fermement son enveloppe en main ainsi que sa pièce d’identité, qu’il tend à l’un des assesseurs qui, en retour, lui lance alors d’une voix vive et assurée : « Mais, Monsieur, voyons, vous n’êtes pas citoyen européen ! Vous ne pouvez pas voter, vous êtes Roumain ! ». Stupéfaction dans l’assistance. Le président du bureau, qui n’est autre que Jacques Perrin, conseiller municipal du 14ème arrondissement, prend les choses en mains, comprenant l’impardonnable bévue qui vient d’être commise, en présence d’un journaliste. Il se dit que, fort heureusement, la télévision n’est pas là. Il prie l’électeur d’accepter ses excuses. Ce dernier lui rappelle tout de même, dans un français impeccable, que la Roumanie n’est certes pas un pays fondateur mais qu’elle a adhéré il y a deux ans à l’Union européenne ! L’assesseur, contrit, aura appris quelque chose aujourd’hui. Grégoire note alors dans son calepin : « Rôle des médias ?? ».

Midi

L’édition du journal télévisé de la mi-journée égrène les mêmes images, vues et revues, d’hommes et de femmes politiques votant dans leur commune, entourés de caméras, passant dans l’isoloir, saluant les personnes tenant le bureau, ayant un mot pour chacune d’elles, glissant leur enveloppe dans l’urne après quelques secondes pendant lesquelles, tout en conservant cette parfaite rectitude qui sied à la solennité de l’acte de vote, ils se tournent vers les photographes, qui immortalisent ce moment de démonstration civique. Puis l’envoyé spécial en duplex depuis le ministère de l’Intérieur donne les chiffres de la participation, dans un décor empli d’ordinateurs et d’écrans derrière lesquels s’affairent des fonctionnaires en bras de chemises. Les comparaisons vont bon train. On rappelle qu’il y a cinq ans, à la même heure, l’abstention n’était pas aussi élevée.

Estimation

Grégoire repasse au journal pour rédiger son papier. Son rédacteur en chef, Jean-Noël Garnier, lui passe la main dans le dos et lui assène d’un ton qui se veut paternel : « Pas de jus de crâne aujourd’hui, s’il te plaît Grégoire. Des faits, juste des faits ! ». La moue de Grégoire en dit long sur le peu d’estime qu’il porte pour cette figure du journal, arrivée en même temps que le nouveau directeur, Vincent Bouchard.

En fin d’après-midi, Mathilde appelle Grégoire. Ils ne se sont pas vus de la journée. Elle lui demande s’il a vu le site de La Tribune de Genève qui publie les premières estimations non officielles. Ils échangent leurs commentaires et se donnent rendez-vous chez des amis avec qui ils vont passer la soirée. A 18 Heures, les estimations, officielles celles-ci, « tombent ». Pour certains, en effet, la chute est sévère. Le directeur de l’Institut de sondages ISOPE prépare ses fiches pour expliquer qu’il avait tout prévu. Le politologue de service, qui émarge chez le précédent, ne dira pas autre chose quand on lui demandera son avis d’expert. Les plateaux de télévision voient arriver les premiers « ténors » et quelques « seconds couteaux ». Ils vont passer d’une chaîne à l’autre tout au long de la soirée, retrouvant parfois les mêmes contradicteurs. A la mine des uns et des autres, on croit deviner qui a « gagné » et qui a « perdu ». Il s’en trouvera toujours un pour affirmer : « C’est une victoire de la démocratie ».

Clôture

Demain matin, Libération titrera « Barroso a grillé un stop ». Tard dans la nuit, Mathilde vient à peine de fermer les yeux. Grégoire la regarde s’endormir et dit à voix basse : « Ma–thil–de Re–nou–ard, si nous faisions un petit Européen ? »

Photo : Soirée électorale sur l’Ile Verte, par KatJaTo (flickr)