Jouer et lutter - Franck Saurel (ùmido)

Article publié le 16 août 2007
Publié par la communauté
Article publié le 16 août 2007
Il est 11 h 40, je suis seul dans cet appartement dans le camp de Jénine et étrangement cette solitude me fait du bien...

Que vont ils garder de tout ça? Il est 11h40, je suis seul dans cet appartement dans le camp de Jénine et étrangement cette solitude me fait du bien. Cet endroit est rempli de souvenirs, de discussions et de polémiques, de parties de chansons françaises et arabes, de beaux moments de rires... mais le départ est nécessaire.

Nous avons joué hier soir un spectacle que le directeur du théâtre lui même pensait périlleux dans le sens où nous utilisions une forme contemporaine, dansée et poétique. Mélange de comédiens arabes et français, mélange de nos perceptions du conflit et des leurs, mélange des langues, arabe, français, anglais, mélange de textes de Mohammed Guellati, Darwish et les comédiens... du mélange, de la mixité, de la sensualité, du lyrisme, de la brutalité... qu'est ce que c'est bien de faire du théâtre! C’est vraiment l'espace du possible, et si impossibilité il y a, elle prend du sens et donne un message. Travailler sur des thèmes d'impros qui nous tenaient au coeur et au ventre, les touristes, les interrogatoires, les internationaux, les "frontières dynamiques" et les espaces mouvants, la dignité, la résistance....avec nos outils corps, voix et imagination...merci à Mélanie qui a fait naître cette envie dans mon coeur, merci à Génération Palestine de l'attention et l'écoute dont ils ont fait preuve pour la réalisation de tout ce que j'ai pu faire ici, merci à cette Grave et Burlesque Equipée du Cycliste avec qui j'ai partagé des moments intenses et qui ont créé cet espace du possible.... oui, faîtes du théâtre, ça aide.

Evidemment que j'ai pris et appris beaucoup de ces rencontres, de tous ces moments qu'ils ont bien voulu me donner. Mais comment cela va t'il résonner chez eux? Est ce que je suis prétentieux si j'espère une résonance? Et pourtant il faut bien que tout cela résonne chez moi, chez eux et chez vous. La surface de ce lac de larmes est tellement lisse et gluante, froide et sourde, profonde et gigantesque que je ne sais pas si la pierre minuscule jetée dedans propagera des ondes. C'est comme si elle pouvait engloutir tout qui est à sa surface sans bruit et sans traces. Laurence, une costumière française bénévole ici depuis quelques temps me disait hier soir, "avec tout ce qu'ils pleurent il y aura une mer ici", je lui ai répondu qu'elle y était déjà...cette mer de larmes et de sang...on y est, ils y sont, embourbés, noyés, dans ce liquide qui aveugle, qui colle à la peau et au coeur, qui bouche les pores de l'espoir. Ils pleurent. Ces gamins de 15 ans, tous sortis d'un gang de cidade de deus m'embrassent, me demandent de rester, m'enlacent...."don't forget me".

Je vous avais dis qu'ils avaient choisi, choisi de vivre mais ce choix est fragile, le vent tourne à toute vitesse, que l'armée vienne et il y aura des morts... et ici, ils sont en âge de mourir. "Je reviendrai mais vous devez rester en vie, tous ensembles". Je laisse un berimbau dans le théâtre. J'avais besoin de laisser du concret pour qu'ils se rappellent de ce qu'ils ont vécu, ressenti, découvert, ma petite résonance...dans un instant de leurs vies, "l'instant d'une résonance" dans un regard posé sur cet instrument...oui, j'espère. Dans une heure je pars sur Ramallah avec Mustafa, lui dire au revoir maintenant c'est trop dur. Hier soir il m'a présenté à sa mère et ses soeurs...elles portent toutes des prénoms de villes de palestine. Sauda a 20 ans, étudie le droit...elle n'arrive pas a avoir son visas pour aller voir sa grande soeur au Canada, les autorités israéliennes lui refusent. La plus jeune à 11 ans, elle voudrai devenir "surveillant baignade à la mer"...normal quand on a vu la mer qu'a la télé, quand toute ta famille vivait au bord de mer, vivait de la mer, vivait avec la mer à Haïfa à 40 Kms de Jénine...avec ses yeux d'enfants elle demande son droit au retour. Zacharia, l'ancien chef des brigades d'Al Aqsa qui a déposé les armes et que nous avons rencontré, racontait qu'il s'en foutait d'être en Israël avec un passeport israélien, mais qu'il veut retourner chez lui, là où les israéliens se sont implantés, les ont délogés et où ils demande de revenir.

Le 3 août je serai à Far'aa, un village où est installés un camp de vacance pour enfants et ados...je n'ai pas beaucoup d'infos sur ce lieu. J'ai découvert assez vite et de manière brutale que les infos viennent avec la rencontre...donc j'irai.

Je ne sais pas quand ni comment je vous enverrai des nouvelles....mais j'essaierai.

Franck Saurel (ùmido)