Jorge Semprun, un destin européen (Deuxième partie : le futur de l'Europe)

Article publié le 8 juin 2011
Publié par la communauté
Article publié le 8 juin 2011
Par Tania Gisselbrecht Lors de son passage à Strasbourg, en juin dernier, pour la promotion de son dernier ouvrage, « Une tombe au creux des nuages », Jorge Semprun avait également été fait citoyen d’honneur de la Ville de Strasbourg. L’occasion de partager avec le public une vision passionnée et lucide de l’Europe. 3.
« La démocratisation de l’Europe, la seule révolution qui mérite encore qu’on se batte pour elle. »

Le deuxième volet de notre dossier consacré au dernier ouvrage du philosophe Jorge Semprun aborde le futur de l’Europe. Le regard critique que l’intellectuel pose sur une Europe qui reste à construire n’épargne ni les politiques, ni les citoyens. Il livre cependant quelques pistes pour la consolidation du projet européen.

DSC_0310.JPG La vision de l’Europe qui émerge de cet ouvrage est lucide : l’Europe reste imparfaite, et l’attitude des Européens à son égard est loin d’être irréprochable. L’auteur y déplore tour à tour l’absence de vrais leaders charismatiques, l’oubli des valeurs sur lesquelles est fondée l’Europe (idées qui transparaissaient déjà dans conférence donnée par Husserl à Vienne en 1936). Partie intégrante de notre quotidien, celle-ci est devenue banale. Nous pratiquons l’Europe sans plus nous en apercevoir. Nous ne faisons finalement que consommer de l’Europe en profitant de la libre circulation, en goûtant à une relative prospérité, mais nous avons oublié ce qu’incarne fondamentalement l’Europe. Des propos que ne renierait certainement pas Husserl qui avertissait déjà ses contemporains que « le plus grand danger pour l’Europe, c’est la lassitude ». L’Europe nous a permis de vivre en paix depuis plus de 60 ans, l’Europe s’est engagée à respecter les droits de l’homme, permet la libre expression politique dans un cadre pluraliste. Et pourtant, quels sont les dirigeants actuels qui font campagne sur des thématiques européennes, quels sont ceux qui expliquent véritablement l’Europe à leurs citoyens ? s’étonne Semprun. Avec un peu de recul, on perçoit rapidement les dangers que présente un tel état de fait. Force est de constater que l’idée européenne dépérit au profit des particularismes nationaux, chaque pays projetant ses propres valeurs comme étant celles de la future Europe.

L’un des mérites de cet ouvrage sous-titré « Essai sur l’Europe d’hier et d’aujourd’hui » est d’ouvrir également des perspectives pour l’avenir. Sans contenir un catalogue précis de mesures concrètes destinées à consolider le processus de construction et d’intégration européenne, il nous livre cependant quelques pistes fondamentales pour faire face au risque d’« explosion identitaire » évoqué plus haut.

-« L’une des façons les plus efficaces de préparer l’avenir d’une Europe unifiée, ou plutôt réunifiée, consiste à partager notre passé, à unir nos mémoires respective, qui jusqu’à maintenant ont été divisées ». Cette allusion fait référence à l’expérience du goulag qui selon Semprun « n’a pas encore été incorporé à notre mémoire collective ». « Quand nous aurons réussi ce passage, cela voudra alors dire que nous aurons non seulement cessé d’être hémiplégiques, mais aussi que la Russie aura avancé de façon décisive sur le chemin de la démocratisation. » -« Inventer une politique européenne audacieuse, qui ne pense pas l’Europe exclusivement comme un marché unique, qui la pense aussi – et peut être surtout – comme un ensemble culturel, comme une figure spirituelle » -« l’Europe ne peut pas se fonder sur l’exclusion de la différence ; (qu’)elle doit se construire sur l’unité essentielle de sa diversité ». « Nous avons la possibilité de construire un caractère spirituel européen à travers la diversité et le respect culturel, à travers la connaissance et la pratique de toutes les langues et de toutes les cultures … l’unité européenne doit acquérir un sens à travers sa diversité culturelle , et cela signifie que tout le monde en Europe, doit au moins parler deux langues européennes». Pour transformer ce rêve européen en réalité, il nous appartient de reprendre le flambeau en suivant la voie tracée par cet acteur du XXème siècle.

Photo Tania Gisselbrecht