Jorge Semprun, un destin européen (1ère partie : Europe et mémoire)

Article publié le 8 juin 2011
Article publié le 8 juin 2011
Par Tania Gisselbrecht Lors de son passage à Strasbourg, en juin dernier, pour la promotion de son dernier ouvrage, « Une tombe au creux des nuages », Jorge Semprun avait également été fait citoyen d’honneur de la Ville de Strasbourg. L’occasion de partager avec le public une vision passionnée et lucide de l’Europe. 1.
L’Europe comme « figure spirituelle »

La figure visionnaire du philosophe allemand Husserl est omniprésente dans la série de conférences qui composent ce livre. Par son intermédiaire, Semprun nous fait (re)découvrir les motivations originelles du processus de construction européenne : l’Europe comme rempart au Mal absolu. En restituant la « signification » morale et spirituelle du projet européen, l’auteur nous rappelle par la même occasion les raisons de le consolider.

Un destin européen

S’il est une figure intellectuelle qui mérite l’appellation de grand témoin du XXe siècle, c’est bien Jorge Semprun. Car ce n’est pas le seul privilège de l’âge qui lui confère ce statut. Au contraire, il aura tour à tour été victime et acteur de l’histoire européenne du siècle passé. Exil, déportation, résistance, clandestinité, vie politique, écriture sont autant de vies qui jalonnent ce destin hors du commun. Par une cruelle ironie, c’est très souvent à la figure du survivant de Buchenwald, chargée de réminiscences douloureuses, que l’homme se voit réduit. Lui même affirme pourtant : «Ce que je suis avant tout, ou par-dessus tout, c’est un ex-déporté du camp de Buchenwald. C’est ce qui me vient en premier, ce qui est originel chez moi, ce qu’il y a de plus profond, qui configure le mieux ma véritable identité. » La déportation a, en effet, marqué le début d’une quête intellectuelle qui ne l’a jamais quittée : quel sens peut-on attribuer à l’expérience des camps ? Comment la dépasser ? L’ensemble de conférences et discours qui composent son dernier opus littéraire semblent livrer une réponse à cette interrogation existentielle. Au fil de la lecture, au gré de laquelle mémoire personnelle et mémoire collective se superposent, un personnage s’impose, en effet, avec force : l’Europe. L’Europe, née précisément de la lutte contre les totalitarismes, en réaction à la barbarie, fait partie de la réponse. « Une tombe au creux des nuages » n’est rien d’autre qu’une profession de foi en un idéal européen venu transcender l’horreur.

Aux origines de la construction européenne

Ni récit, ni autobiographie, ni roman, cet ouvrage ressemble plutôt à une sorte de bilan historique du XXe siècle. Au-delà de l’apparente juxtaposition des textes compilés, on est peu à peu saisi par un mouvement récurrent qui guide imperceptiblement la lecture de chacun des chapitres. La réflexion suit généralement le cheminement propre à la pensée philosophie que Semprun s’attache à décrire (avec érudition) dans la deuxième conférence. Chaque chapitre nous emmène de la perplexité, du doute, de l’étonnement à la lucidité. Coïncidence étonnante : l’histoire européenne du XXe siècle semble elle-même pouvoir être décryptée à l’aune de ce mouvement qui anime la réflexion philosophique. Ainsi les exactions commises au sein du continent par deux formes contemporaines de totalitarismes suscitent la perplexité. Puis ce sentiment cède la place à l’étonnement : comment sur les cendres de la pire barbarie a-t-on pu accomplir une union à vocation supranationale? Comment malgré l’horreur absolue, l’Europe a-t-elle pu devenir une réalité ? Peut être précisément à cause de « ça », à cause de l’indicible horreur produite par le totalitarisme, semble nous murmurer l’auteur. La lucidité a permis un sursaut de la raison: l’Europe est aussi capable du meilleur.

Parmi les quelques voix d’intellectuels qui se sont élevées pour annoncer, d’une manière quasi prophétique parfois, le déferlement totalitaire sur l’Europe, nombreuses étaient juives. A ce titre, un personnage a pris une dimension particulière pour Semprun, le philosophe Husserl. C’est à Buchenwald par la bouche d’un autre interné que Semprun découvre les propos tenus par Husserl lors d’une conférence tenue à Vienne en 1936. Universitaire juif frappé par des mesures d’exclusion, Husserl se posait en termes philosophiques la question suivante : que représente l’Europe ? Aussi inimaginable que cela paraisse dans le contexte dramatique de la montée des totalitarismes, la conférence contient les germes de la future Europe. Il l’envisageait avant tout comme une «entité spirituelle », qui ne peut se définir par son seul caractère territorial. Il anticipait que de cette force spirituelle unique pourrait naitre une entité supranationale : « les nations … ne s’unissent que grâce aux dictats du commerce et à la lutte perpétuelle entre les pouvoirs, et il est nécessaire de progresser au-delà de cet état de fait. » Le philosophe allemand pressentait surtout que la survie de l’Europe passait par la lutte spirituelle et philosophique, la lutte contre la barbarie et la mort de la vie spirituelle.

2. La mémoire, clé de l’identité européenne.

L’œuvre de Semprun est irriguée par un thème majeur : la mémoire. Il se revendique toutefois dépositaire d’« une mémoire active qui ne tourne pas seulement son regard vers le passé, mais a aussi la prétention de regarder en direction de l’avenir ».

DSC_0305.JPG Une des forces de cet ouvrage tient certainement à sa forme. Si la démonstration que « l’Europe est le seul rêve encore possible» s’impose avec une telle évidence, c’est parce que c’est un écrivain qui tient la plume. Dans l’une de ces conférences, il annonce sans ambages qu’il suit les méandres tortueux de sa pensée, sans s’embarrasser de chronologie. C’est ainsi qu’il mêle allégrement Grande et petites histoires, digressions philosophiques (certes ardues pour les néophytes), émotions. Ce faisant, il ancre sa réflexion dans un contexte particulier. Par ailleurs, il « se contente de parler en son propre nom, en fonction d’une réflexion personnelle qui est issue de l’étonnement, du doute. » Et cet engagement personnel transcende le terrain de l’écriture. En prenant ses distances par rapport au statut de victime, il donne une portée collective à son témoignage, car il assume pleinement la responsabilité qui s’attache au statut de témoin, celle de transmettre la mémoire. « Une mémoire active qui ne tourne pas seulement son regard vers le passé, mais a aussi la prétention de regarder en direction de l’avenir ». Défendre notre héritage humaniste et démocratique contre toutes formes totalitarismes, voilà ce qui nous incombe désormais, à nous européens. En ressuscitant cette mémoire de l’Europe que nous avions perdue, pour la plupart d’entre nous, l’auteur passe le relais. Pour préserver cette mémoire, il en appelle notamment au développement d’une littérature de l’Extermination « au-delà du travail testimonial et mémoriel » car « les témoins et la littérature testimoniale finissent toujours par disparaître ». La mémoire juive demeurera certes pour un temps encore « dépositaire de toutes les expériences de l’Extermination », « toutes les mémoires européennes de la résistance et de la souffrance des gitans, …celle des adversaire... ne posséderont, en dernier refuge et rempart, dans dix ans, que la mémoire juive de l’Extermination. La plus ancienne mémoire de cette vie, car elle a précisément aussi été le plus jeune vécu de la mort». Mais fatalement la « transmission de la mémoire sensorielle sera bientôt devenue impossible. » Après la disparition des derniers témoins directs, il ne restera alors plus que les romanciers » au-delà des travaux sociologues et historiens pour perpétuer cette forme de mémoire.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, l’ancien déporté a développé un fort attachement à l’Allemagne. Son identité s’est forgée, et enracinée en Allemagne dans un camp de travail. La métaphore de Weimar, ville-raccourci de l’histoire européenne, fait partie des images récurrentes de cette série de textes (tout comme la conférence quasi-prophétique de Husserl tenue à Vienne en 1936). A quelques kilomètres de la ville se sont en effet successivement implantés un camp nazi puis un camp stalinien. « A Buchenwald nous nous retrouvons devant un impressionnant résumé de l’histoire de l’Europe… tout à fait contraire à celle que l’Europe tente de construire ». C’est donc en Allemagne qu’il a commencé à « comprendre ce que signifie l’Europe ; il s’agit d’une entité qui a précisément été construite contre le fascisme et contre le totalitarisme. » Le camp de travail de Buchenwald est pour ainsi dire devenu «le laboratoire intellectuel de notre avenir commun ». Pour Semprun, cette ville incarne la renaissance de l’Europe, rend intelligible la signification de l’Europe.

L’écrivain rend à plusieurs reprises hommage au remarquable travail de mémoire critique qu’a effectué l’Allemagne. Présentant la caractéristique d’être le seul pays européen à avoir subi les deux formes de totalitarismes sur son sol, l’Allemagne est certainement aussi le pays européen ayant le plus approfondi son travail de mémoire. Pour Semprun, c’est cette attitude courageuse qui lui vaut aujourd’hui de peser dans l’avenir européen.

Photos Tania Gisselbrecht