Joly, Hulot et les « écolo-geeks » à Paris : ils sont « free », ils ont tout compris

Article publié le 28 juin 2011
Article publié le 28 juin 2011
Eva Joly, adversaire de Nicolas Hulot pour les primaires à la présidentielle d'Europe Ecologie-Les Verts, estime que Paris « est moderne et pense au futur, d'où l'importance de son électorat vert. » Mais, par delà les urnes, une nuée d'informaticiens trustent l'organisation du Parti : les « écolo-geeks ».
Et ont compris, avant les autres, que le Net pourrait bien devenir l'élément clé de la campagne présidentielle.

Tranquille, dans son élément, aux Buttes-ChaumontTournons en dérision un jeune membre du Parti démocrate italien, demandons-lui s'il sait quel âge a le responsable du site d'Eva Joly : « 19 ! » Elliot Lepers, en pantalon vert et tout sourire, profite du soleil dans le parc des Buttes-Chaumont, où il a organisé un pique-nique en l'honneur de la candidate, entouré de familles joyeuses et de dizaines de jeunes qui, pour la première fois, se sont inscrits à un parti. « Je fais des études d'arts décoratifs, mais je souhaitais suivre aussi une formation politique. Deux mois après avoir commencé comme militant, j'étais déjà co-secrétaire dans le 13ème arrondissement. Je me suis aussi occupé du site des élections régionales. A présent, je m'occupe de celui d'Eva». Pas de quoi être modeste, car les « écolo-geeks » comme Elliot ont révolutionné le parti : environ 300 jeunes ont mis gratuitement leurs compétences informatiques à disposition. Et s'occupent du graphisme, de la programmation...Pendant la campagne, ils sont, bien sûr rémunérés : « Nous sommes un petit parti, qui n'a pas dépassé les 5% en 2007, nous faisons avec les moyens du bord. Et ils sont limités ».

« L'intérêt pour l'informatique et celui pour l'écologie coïncident »

Eva l'observe, fière, et remercie les écolo-geeks « qui ont tourné des films adorables en s'inspirant des héros ordinaires de mes livres ». Ils sont sa ressource médiatique, face à la toute-puissance de Nicolas Hulot, ex-présentateur du programme télévisé Ushuaïa de TF1, président de la fondation du même nom et inspirateur du Pacte écologique signé par les candidats de 2007, y compris par Nicolas Sarkozy. Hulot doit convaincre les militants « un par un » car, explique-t-il, « tout le monde ne comprend pas mon parcours, mais 90% d'entre eux changent d'avis après m'avoir écouté. »

Hulot contre Joly ou Ushuaïa contre Elf

Entre lunettes et midinette, l'ancienne juge soigne sa campagne

De fait, un millier de nouveaux adhérents se sont impliqués dans les primaires, des centaines à Paris. En particulier des jeunes qui « peuvent, pour la première fois, faire de la politique dans un parti plus ouvert, moins rigide, convivial », comme le dit Tamara, chercheuse de 30 ans. Elle ne manque aucun rendez-vous de ces primaires : « C'est fascinant de faire partie d'une création nouvelle, de la voir prendre forme. J'ai même rencontré, dans les réunions, des ex-gaullistes déçus par la droite et ralliés à la cause écologiste ! »

Se mettre aux Verts : « une nécessité, pas une mode ! »

60 % des écologistes espèrent pour le moment qu'il sera le candidat pour la campagne présidentielleEn Allemagne, les Verts ont conquis une région, en France ils ont toujours eu des hauts et des bas. « Ils avaient obtenu un bon score en 1989 et 1992, dépassant le Front national », se souvient le sociologue Erwan Lecoeur, auteur du livre Des écologistes en politique. « L'électorat écologiste parisien n'est pas bourgeois, il est bohème, habite dans les quartiers nord et est de la capitale, a fait de hautes études et gagne plutôt bien sa vie ». Historiquement, oui, mais les choses ont changé. « Depuis 2009, lorsque Europe Ecologie-Les Verts (EELV) s'est présenté avec une équipe crédible (Eva Joly, Daniel Cohn-Bendit, José Bové, ndr), de nombreux abstentionnistes, mais aussi des électeurs de la gauche radicale et des chômeurs, l'ont rejoint. »

« Nous sommes les premiers à avoir compris qu'Internet allait être au centre de la politique dans les années à venir »

C'est à La Bellevilloise, un établissement chic du 20ème arrondissement, que se sont déroulés en mai les Etats Généraux du nucléaire : une vitrine idéale pour les candidats face au noyau dur des Verts français. « Le pilier, ici, c'est Guy Philippon, un militant de 84 ans qui prépare actuellement le dîner biologique pour Eva Joly », m'explique Patrick Farbiaz, secrétaire du 20ème, après une remarque malicieuse sur le shampoing autrefois sponsorisé par Nicolas Hulot. « Ici, les Verts obtiennent 30% des voix et il y a environ 200 adhérents ; historiquement, ils sont de la petite bourgeoisie ». Pourquoi l'écologisme a-t-il autant de succès à Paris ? « C'est simple, personne ne s'oppose à l'écologie parce qu'ici il y a peu de voitures, c'est même difficile de trouver une pompe à essence. De plus, nous manquons d'espaces verts, d'où la création des AMAP, de potagers urbains, de cultures biologiques. Toutes ces choses-là sont une nécessité à Paris, pas une mode ! »

Primaires à double tranchant

Ces primaires sont périlleuses. Dany « le rouge » Cohn-Bendit n'a pas participé au congrès du parti, début juin, désapprouvant la décision de se lancer dans la présidentielle. « Les Verts ne comprennent pas qu'il vaut mieux renoncer à certaines élections », explique Erwan Lecoeur. D'après eux, au premier tour de 2012, tout le monde votera PS et UMP pour barrer la route à la redoutable Marine Le Pen. Donc, les écologistes risqueraient à nouveau de ne pas bénéficier du remboursement des frais de campagne (réservé aux formations qui dépassent les 5%).

D'origine norvégienne, la candidate s'est fait un nom en tant que magistrate dans les années 80, avec l'affaire ElfLe parti risque aussi de se diviser à cause de ces deux principaux candidats. Et ce, malgré le talent de la jeune secrétaire Cécile Duflot qui, dans son rôle d'arbitre impartial, arrive à garder tout le monde uni. Ancienne magistrate anti-corruption, Eva Joly incarne le sérieux et a réussi à placer le discours politique sur des thèmes sociaux, gagnant le soutien des militants de longue durée. Nicolas Hulot, une fois dans l'arène, pourrait cependant convaincre une bonne partie des Français qui l'ont suivi pendant 20 ans à la télévision, et qui n'ont jamais voté pour les Verts. « Je crois que sa transformation a été honnête et sincère », explique Adrien Saumier, 28ans, écolo-geek qui a préféré le vidéo-clavardage avec son candidat que le pique-nique. « Je n'ai jamais regardé son émission, mais je crois que sa capacité de communication peut faire du bien au parti. Avec lui, nous pouvons grignoter l'électorat du centre et dépasser sans problème les 6% en 2012 ».

La candidature de Hulot et Joly représentera de toute façon le début d'un processus d'élargissement d'une force politique qui n'a plus honte de se définir comme « simplement écologiste », ne se réclamant ni de droite, ni de gauche et dont la clé du succès repose sur l'électorat né dans les années 80 : « Nous avons grandi en entendant parler de la Conférence sur le climat de Rio de Janeiro », explique Adrien, « et nous sommes les premiers à avoir compris qu'Internet allait être au centre de la politique dans les années à venir ». Elliot est d'accord : « En somme, l'intérêt pour l'informatique et celui pour l'écologie coïncident ». « Et, alors que la droite s'est renouvelée aux cours des vingt dernières années, à gauche, les Verts sont les seuls à le faire », ajoute Tamara. À Paris, être écologiste n'est peut-être plus seulement une affaire de petits bourgeois...

Cet article fait partie de Green Europe on the ground 2010-2011, la série de reportages réalisés par cafebabel.com sur le développement durable. Pour en savoir plus sur Green Europe on the ground.

Photo: Elliot Lepers, petite fille, Eva Joly © Greta Gandini ; Nicolas Hulot © Nicola Accardo