Jeunesse grecque : Facebook a-t-il tué la presse ?

Article publié le 2 janvier 2018
Article publié le 2 janvier 2018

Dans un pays qui vient de traverser l'une des pires crises politiques, sociales et économiques de son histoire, la jeunesse délaisse de plus en plus la presse traditionnelle. Désormais, Facebook, Twitter et consorts sont devenus les principales sources d'information des jeunes grecs qui comptent punir les mauvaises habitudes des journalistes et affirmer une tendance aussi nouvelle qu'imprécise.

Un reportage réalisé en 2017 par l'Institut Reuters a révélé que les Grecs étaient ceux qui accordaient le moins de crédit aux médias (avec 23% contre 62% pour la Finlande, en tête de liste). La Grèce est aussi le seul pays européen à faire davantage confiance aux réseaux sociaux plutôt qu'aux médias traditionnels.

Et ce n'est pas fini. Plus de la moitié des interrogés (57%) en Grèce et en Turquie évitent les actualités, comparés à moins d'un sur dix au Japon (6%). L'une des raisons invoquées ? Les médias rapportent constamment des actualités négatives : que ce soit l'économie, la politique, la corruption, les accidents, la guerre, les conflits sanglants ou encore les attaques terroristes dans le monde entier. Pour la plupart, les infos contribuent non seulement à propager la peur et l'angoisse face à un futur brumeux, mais elles accentuent aussi la morosité et la dépression qui touchent le pays. Ainsi, les gens préfèrent ne pas savoir, en soufflant : « Moins l'on en sait, mieux l'on se porte ».

« Les gens avalent »

« Je ne lis que ce qui attire mon attention », lance Dimitris, technicien en micro-systèmes d'Athènes. Les médias ne nous disent pas la vérité. Et il n'y a rien d'intéressant à y apprendre. Tout n'est que catastrophe, guerre, crime, et il y a toujours quelques politiques pour parler toute la journée. » De nombreux Grecs pensent que les actualités sont généralement falsifiées et que le choix des titres - « la titraille » - est souvent racoleur. Andreas, 26 ans qui vit à Corinthe, partage cette opinion : « Les médias trompent les gens en altérant les actualités qu'ils transmettent afin d'attirer des lecteurs. Bien souvent, les titres ne concernent même pas le contenu des articles. Les interviews sont si dépecées qu'elles n'ont plus aucune cohérence ni aucun contenu », ajoute-il. Comme dans de nombreux autres pays, les informations en Grèce sont sensationnelles, déformant souvent les propos ou modifiant leur contexte pour révéler quelquechose de plus « choquant », quelque chose qui causera un impact - souvent négatif - sur le lecteur. Cela ne revient pas à dire que toutes les actualités sont négatives, mais ce sont elles qui attirent davantage l'attention.

Cette vague de pessimisme qui submerge les jeunes grecs est aussi le résultat de leur conviction. Selon eux, la classe politique possède bien trop de pouvoir sur les publications. La Grèce a la mauvaise réputation de laisser l'agenda politique influencer l'organisation de l'information. « En Grèce, la principale caractéristique des médias, c'est cette symbiose entre la politique et le journalisme », déclare Maria, experte en communication de 33 ans à Athènes. « Chaque média est affilié à un parti politique et suit une ligne directrice », ajoute-elle, notant que « les médias indépendants sont des exceptions ». À part le Rizospastis, le porte-parole du Parti Communiste, les autres médias du pays n'ont pas officiellement dévoilé leur affiliation. Cependant, les Grecs, quelque soit leur âge, peuvent facilement deviner, d'après les gros titres et le ton général d'un média, son bord politique.

Si la majorité des jeunes pensent que les lecteurs sont en capacité de recouper eux-mêmes les informations afin d'écarter les « fake-news », les médias indépendants restent effectivement peu nombreux. Pourtant, alors que Dimitris pense que les « gens se comportent comme des moutons : ils avalent ce que leurs servent les médias, en faisant souvent semblant de ne pas avoir d'autre possibilité ». George, un informaticien de 23 ans du Péloponnèse est pourtant persuadé qu'il existe une marge d'amélioration : « Les actualités doivent être plus objectives, les chaînes doivent diffuser plus de points de vue, chercher et analyser les faits, afin que le public puisse se faire sa propre opinion ».

Facebook, comme un livre ouvert

Fatigués du contenu incertain des journaux traditionnels, les jeunes Grecs se tournent alors vers les réseaux sociaux. En fait, pas moins de 69% de la population les considèrent comme leur principale source d'information. Des réseaux sociaux au premier rang desquels on trouve Facebook (à 62%) et YouTube (32%). La Grèce est aussi le seul pays au monde à croire que les réseaux sociaux séparent plus efficacement les faits de la fiction que les médias traditionnels, bien que ceci soit lié à la mauvaise opinion que les Grecs ont des médias en général plutôt qu'à la qualité de l'information fournie.

Le réseau social, largement répandu parmi les jeunes grecs, est considéré comme rapide et direct. Tassos Morfis, rédacteur en chef et co-fondateur de AthensLive, une plateforme gratuite, explique qu'il préfère l'information en ligne car « la télévision grecque est de très mauvaise qualité et les journaux papiers sont bien trop chers ». Il précise qu'AthensLive fut le premier média d'information à but non lucratif dont le capital initial a été rassemblé grâce à une campagne de crowdfunding, dans « l'espoir qu'apporter une alternative crédible aux médias traditionnels entraînera un changement au sein du paysage médiatique actuellement corrompu ».

« Je me sers des réseaux sociaux pour rester informé des développements et être capable de juger les décisions de nos politiques », affirme Andreas. L'argument semble toutefois se heurter aux multiples dérives observées sur Facebook, Twitter et consorts lors du Brexit ou de l'élection présidentielle américaine. Des « bulles de filtre » aux fausses informations, les contenus publiés sur les médias sociaux souffrent parfois d'une grand illégitimité. Vasia, assistante administrative de 25 ans à Corfou est consciente de ces dangers et souligne qu'« il est facile pour les médias en ligne de manipuler la vérité, puisqu'ils donnent une voix et forgent l'opinion de chacun ». « Le paradoxe est que le réseau social n'est pas le producteur de l'information, il ne fait que la diffuser à partir des médias traditionnels, conventionnels », raisonne quant à lui Stylianos Papathanassopoulos, professeur de Coordination et de Politique des Médias à la Faculté de Communication et des Médias de la National and Kapodistrian University of Athens (UoA).

Parmi les reproches adressés à la presse grecque, on retrouve beaucoup la démesure avec laquelle certains médias traitent tel ou tel évènement, tout comme le nombre croissant de « journalistes engagés » qui commentent sur les plateaux TV, l'actualité qu'ils sont censés exposer. « Avant, les journalistes étaient les garants de la démocratie, exigeaient un certain niveau de maîtrise dans les discours politiques et critiquaient dès que possible les comportements inappropriés de la part des dirigeants, remarque le professeur Papathanassopoulos. Aujourd'hui, les journalistes n'ont pas seulement perdu l'estime du public, la propagation des réseaux sociaux risque de les faire passer du statut de "leader" à celui de "follower". »

Un faible horizon

S'il est impossible d'isoler une date à partir de laquelle les jeunes se sont détournés des médias traditionnels, d'aucuns s'accordent à dire que la couverture du référendum sur la crise de la dette publique grecque constitue un tournant. Le 27 juin 2015, après l'échec des négociations avec l'UE, la BCE et le FMI - la Troïka - le gouvernement d'Aléxis Tsípras annonce la mise en place d'un référendum. Pour Tassos, dans cette campagne médiatique, « même le plus confiant de nos concitoyens s'est senti trahi ». Selon lui, tous les médias ont très vite simplifié la situation en résumant la question par un vote « pour ou contre l'UE ».

Cette méfiance envers les médias peut-elle être inversée ? Les jeunes ne pensent pas que les choses puissent changer, ou alors pas pour le moment. Le regard pessimiste, Dimitris explique que « le système politique dans son ensemble a besoin de changement, car les politiciens ont privé le peuple de sa capacité de jugement et tirent toutes les ficelles », tandis qu'Andreas pense qu'un « un journalisme plus impartial est nécessaire, qui aborde les faits politiques indépendemment du gouvernement ». Stylianos Papathanassopoulos souligne lui que « les organes de presse traditionnels doivent retourner à leurs valeurs premières et produire un contenu s'adressant aux nouvelles générations » alors que Tassos, le journaliste, apporte une proposition plus radicale : «Sans les aides de l'État, les médias traditionnels seraient en défaut de paiement et les journalistes devraient alors monter leurs propres coopératives, des médias à but non lucratif, sans publicité et avec des compte-rendus élémentaires ».

La crise financière qui a touché si durement la Grèce oblige les jeunes à faire des heures supplémentaires non rémunérées, subir des horaires à rallonge et cumuler plusieurs jobs pour s'en sortir. Lire l'actualité ne fait donc pas partie de leurs priorités, surtout lorsque, selon eux, elle ne fait que rappeler et entretenir les raisons de l'actuelle morosité ambiante.

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