Jeunes populistes en Allemagne : l'alternative séduisante ?

Article publié le 25 juin 2014
Article publié le 25 juin 2014

Non à Mer­kel, non à l’euro, oui au free mar­ket, voilà les mo­ti­va­tions des jeunes eu­ros­cep­tiques al­le­mands. Le parti Al­ter­na­tive für Deut­schland (AfD), créé il y a seule­ment un an, a ré­colté 7% des voix aux élec­tions eu­ro­péennes. Mais cer­tains l’ac­cusent de po­pu­lisme et de fer­mer les yeux sur ses membres na­tio­na­listes. Qu’en pensent les jeunes mi­li­tants ?  

Alors que lAfD (Al­ter­na­tiv für Deut­schland) a souf­flé sa pre­mière bou­gie en mars der­nier, le parti eu­ros­cep­tique créé par l’éco­no­miste Bernd Lucke est en­core peu connu à l’ex­té­rieur de l’Al­le­magne. En pa­ral­lèle du parti, qui compte au­jour­d’hui près de 19 000 membres, un groupe de 400 jeunes mi­li­tants, les Junge Al­ter­na­tive (JA) s’est consti­tué, plus ra­di­cal et po­lé­mique. 

PO­LI­TI­QUE­MENT IN­COR­RECT

Avant de par­tir à Ber­lin, je contacte par Skype Phi­lipp Ritz, 32 ans, membre de l’AfD et porte-pa­role des Jeunes Al­ter­na­tifs, la branche jeune et in­dé­pen­dante du parti eu­ros­cep­tique basée à Bonn. Dès le début de l’en­tre­tien, le mi­li­tant dé­joue le po­li­ti­que­ment cor­rect et uti­lise des phrases « choc » : « je dé­teste les hommes po­li­tiques, dit-il en jouant de quelques gri­maces, ils ont ten­dance à être cor­rom­pus et ne disent pas la vé­rité au pu­blic ». Le mi­li­tant ne cache pas son éner­ve­ment contre les ins­ti­tu­tions eu­ro­péennes qu’il pense anti-dé­mo­cra­tiques, en rap­pe­lant « le pas­sage en force du traité de Lis­bonne », et sou­haite que les pays en­det­tés sortent de l’euro. Quand on lui de­mande si le groupe n’est pas po­pu­liste, il af­firme, contre toute at­tente, que le po­pu­lisme est une bonne chose : « cela veut dire que l’on est proche du peuple ».

Mais ce dis­cours du porte-pa­role des jeunes eu­ros­cep­tiques est plus ra­di­cal que celui du parti prin­ci­pal. Les Jeunes Al­ter­na­tifs dé­battent de thé­ma­tiques larges al­lant du li­ber­ta­risme à la cri­mi­na­lité, jus­qu’à l’anti-fé­mi­nisme. Alors que l’AfD concentre es­sen­tiel­le­ment son pro­gramme sur l’éco­no­mie et re­fuse toute éti­quette po­li­tique, les ex­perts placent tout de même le parti à la droite de la CDU (Christ­lich De­mo­kra­tische Union) d’An­gela Mer­kel. Pour Nils Die­de­rich, pro­fes­seur à l’Uni­ver­sité libre de Ber­lin, l’AfD n’est pas na­tio­na­liste « au ni­veau po­li­tique », comme le sont d’autres par­tis eu­ros­cep­tiques eu­ro­péens, mais da­van­tage « au ni­veau éco­no­mique ».

Une éco­no­mie forte

Mon ren­dez-vous avec Nor­bert Kleinwächter, membre de l’AfD au par­le­ment ré­gio­nal de Dahme-Spree­wald, a lieu près de l'ancien aé­ro­port de Tem­ple­hof. Le mi­li­tant a choisi au ha­sard un res­tau­rant asia­tique. Décor kitsch, mu­sique pop, on y com­mande deux cocas. Le jeune pro­fes­seur de 28 ans ex­plique, dans un fran­çais par­fait, sa crainte de voir le Front na­tional rem­por­ter les pré­si­den­tielles en France et faire sor­tir le pays de l’Union eu­ro­péenne. Le mi­li­tant af­firme que l’eu­ros­cep­ti­cisme de l’AfD se dif­fé­ren­cie bien de celui du FN ou du UK In­de­pen­dence Party. L’AfD se dit « anti-euro », pas « anti-Union eu­ro­péenne ». Mais les Al­le­mands sont scep­tiques. « Une amie m’a même sup­primé de Fa­ce­book quand elle a vu que j’étais à l’AfD, sans avoir pris la peine de dis­cu­ter avec moi », se plaint Nor­bert.

Pour le mo­ment, il ne sou­haite pas adhé­rer aux Jeunes Al­ter­na­tifs, tant que leur ligne di­rec­trice n’est pas cla­ri­fiée. S’il s’est en­gagé au­près du parti eu­ros­cep­tique, « c’est pour sau­ver l’idée eu­ro­péenne me­na­cée par la crise ». En cause ? L’euro. « Nous vou­lons don­ner la pos­si­bi­lité aux pays membres de pou­voir sor­tir de l’euro », dit-il. Sans pour au­tant prô­ner le re­tour de la Deutsche Mark, l’AfD veut une éco­no­mie al­le­mande forte sans dé­pré­cia­tion de sa mon­naie tout en éloi­gnant les pays en­det­tés. Et la Grèce est la pre­mière poin­tée du doigt.

Mais par­ler d’éco­no­mie n’est pas tou­jours très sexy. Alors pour at­ti­rer les élec­teurs, l’AfD sim­pli­fie par­fois son dis­cours et s’at­tire l’éti­quette po­pu­liste. « C’est vrai que pour la cam­pagne, on a dû ré­duire nos concepts à des slo­gans plus simples, no­tam­ment pour qu’ils tiennent sur des af­fiches », avoue Nor­bert. Parmi ces slo­gans, « les grecs souffrent, les banques pro­fitent ! » ou « plus aux ci­toyens, moins à Bruxelles ». 

Chas­sez le na­tio­na­lisme....

Même si le parti se veut en­tiè­re­ment dé­mo­cra­tique, des grou­pus­cules na­tio­na­listes sont at­ti­rés par le dis­cours al­ter­na­tif et nou­veau de l’AfD. Nor­bert Kleinwächter af­firme, pour­tant, que le parti n’ac­cepte pas ces membres ex­tré­mistes. « On de­mande à tous les nou­veaux adhé­rents d’in­di­quer les par­tis po­li­tiques dont ils ont déjà été membres. Si on voit NPD (le parti néo-nazi), par exemple, on les re­fuse », se dé­fend-t-il.  Dans son en­tité ré­gio­nale, Nor­bert doit d’ailleurs tran­cher avec le co­mité exé­cu­tif sur le cas d’un adhé­rant.

Quelques jours plus tard, je ren­contre Se­bas­tian Ko­walke, membre de l’AfD et des Jeunes Al­ter­na­tifs dans le quar­tier cen­tral de Char­lot­ten­burg.  Après s’être per­dus dans la gay pride, nous fran­chis­sons les portes du Am­bro­sius, un bar où les membres de l’AfD ont l’ha­bi­tude de se réunir. L’étu­diant de 21 ans offre une ex­pli­ca­tion sur le ca­rac­tère plus ra­di­cal des Jeunes Al­ter­na­tifs. « Ils ont moins à perdre que leurs ainés qui ont un em­ploi, une fa­mille, dit-il, ils se sentent plus libres et as­sument leurs po­si­tions ». Quant aux membres na­tio­na­listes, le mi­li­tant dit ne pas hé­si­ter à dis­cu­ter avec eux pour les convaincre que l’ex­tré­misme n’est pas la so­lu­tion.

Pour être cré­dible, l’AfD devra donc trou­ver une so­lu­tion pour éloi­gner ses membres na­tio­na­listes. Le parti doit aussi veiller à la bonne conduite de l’as­so­cia­tion pour la jeu­nesse. Cette der­nière n’a d’ailleurs pas hé­sité à in­vi­ter Nigel Fa­rage, pré­sident de UKIP, à s’ex­pri­mer lors d’une confé­rence à Co­logne en mars der­nier, pro­vo­cant la co­lère des membres de l’AfD. Le pro­fes­seur Die­de­rich met d’ailleurs en garde sur la lon­gé­vité de ce nou­veau parti, qui pour­rait vite s’es­souf­fler. Si l’AfD a rem­porté 7 sièges au Par­le­ment eu­ro­péen, c’est aussi parce que seul 1 al­le­mand ins­crit sur 2 s’est rendu aux urnes. Pour le pro­fes­seur, les par­tis pro­tes­ta­taires rem­portent tou­jours plus de voix quand l’abs­ten­tion est forte. Ce sont, mal­heu­reu­se­ment peut-être, les élec­teurs les plus mo­bi­li­sés.

CE RE­POR­TAGE A ÉTÉ RÉA­LISÉ DANS LE CADRE DU PRO­JET « EU­TO­PIA – TIME TO VOTE » à ber­lin. NOS PAR­TE­NAIRES POUR CE PRO­JET SONT LA FON­DA­TION HIP­PO­CRÈNE, LA COM­MIS­SION EU­RO­PÉENNE, LE MI­NIS­TÈRE FRAN­ÇAIS DES AF­FAIRES ÉTRAN­GÈRES ET LA FON­DA­TION EVENS. VOUS TROU­VE­REZ BIEN­TÔT TOUS LES AR­TICLES SUR Ber­lin EN UNE DE NOTRE MA­GA­ZINE.