Jeunes européens : la belle vie, en Roumanie    

Article publié le 28 janvier 2014
Article publié le 28 janvier 2014

Hors de la bulle d’expats ou des gros entrepreneurs qui veulent profiter d’une main d’œuvre à bas prix, de jeunes européens viennent s’installer en Roumanie pour l’amour du pays et les opportunités qu’il offre. Sidonie, Anna et David ont choisi de vivre à Bucarest, une ville « pleine de ressources ».

Der­rières les blocs de style com­mu­niste et les gros bou­le­vards sa­tu­rés, la ca­pi­tale rou­maine re­cèle des tré­sors. C’est sou­vent ce qu’aiment les étran­gers qui vivent ici : flâ­ner dans les rues, dé­cou­vrir l’ar­chi­tec­ture foi­son­nante des mai­sons qui n’ont pas été ra­sées sous l’ère Ceau­sescu, et voir si un café ne s’est pas ins­tallé à l’in­té­rieur de l’une d’entre elles. Dans le quar­tier de Piata Amzei, c’est une li­brai­rie fran­çaise qui in­ves­tit l’es­pace d’une an­cienne ha­bi­ta­tion. Posté de­vant le por­tail vert, tout porte à croire que des gens logent à l’in­té­rieur, si ce n’est l’en­seigne « Ky­ra­lina – li­brai­rie fran­çaise » qui prouve le contraire. À l’in­té­rieur, un chat noir et blanc dé­am­bule entre les livres de jeu­nesses, le der­nier prix Gon­court et une BD de Tin­tin tra­duite en rou­main. Si­do­nie, ins­tal­lée der­rière son or­di­na­teur, dis­cute en fran­çais avec un client bu­ca­res­tois. 

« Un énorme ter­rain de jeu »

En 2009, après des études de lit­té­ra­ture à la Sor­bonne et un tra­vail dans l’édi­tion, Si­do­nie s’en­vole pour Bu­ca­rest faire un vo­lon­ta­riat in­ter­na­tio­nal à l’Ins­ti­tut Fran­çais. À l’époque, l’Ins­ti­tut avait une li­brai­rie qui ven­dait peu. Pour la jeune femme, un filon se perd : « je me suis ren­due compte que les Rou­mains, même les plus jeunes, étaient en­core très fran­co­philes. Mon conjoint a trouvé du tra­vail ici et nous avons dé­cidé de créer une li­brai­rie fran­çaise, in­dé­pen­dante de l’Ins­ti­tut ». Le suc­cès est au ren­dez-vous : un peu plus d’un an après l’ou­ver­ture, ils dé­passent leurs pré­vi­sions et près de 70% des clients sont Rou­mains. « Nous sommes contents de ré­pondre à une de­mande des Rou­mains et de ne pas être qu'une li­brai­rie d’ex­pats. »

Quelques bou­le­vards plus loin, dans le vieux centre, le « Hub » ras­semble les jeunes auto-en­tre­pre­neurs et leur offre un es­pace de tra­vail. Anna est l’une d’entre eux. Ori­gi­naire des Pays-Bas, elle est ar­ri­vée en oc­tobre 2012 dans le cadre d’un Ser­vice Vo­lon­taire Eu­ro­péen (SVE). Les mis­sions de son as­so­cia­tion ne fonc­tion­nant pas à mer­veille, elle crée son propre pro­jet et se rend compte qu’elle a une âme d’en­tre­pre­neur. À la fin de son SVE, elle par­ti­cipe au pro­gramme Eras­mus pour Jeunes en­tre­pre­neurs et monte sa boîte de conseil en com­mu­ni­ca­tion : « je donne des cours de "pit­ching" et j’aide mes clients à créer un mes­sage fort pour leurs en­tre­prises. La ma­jo­rité d’entre eux sont Rou­mains. Ça marche bien, sans doute parce que je suis la seule à faire ça ici. »

Le peu de concur­rence est aussi un avan­tage pour Si­do­nie. Elle com­pare la ville à un « grand chan­tier », pro­pice à l’ex­pé­ri­men­ta­tion et la créa­ti­vité. « C’est une ville des pos­sibles. Paris est sa­tu­rée de beaux pro­jets. Je suis venue à Bu­ca­rest car c’est un énorme ter­rain de jeu. »

Loin des cli­chés

L’ac­cueil cha­leu­reux des Rou­mains,  la langue, la culture, la beauté des pay­sages sont d’autres rai­sons qui poussent à res­ter en Rou­ma­nie. David est ar­rivé en 2005 dans le cadre d’un Eras­mus. Ce jeune ca­ta­lan est tout de suite tombé amou­reux de la ville et du pays. « Ce que j’aime ici, ce sont les contrastes. Chaque jour est une sur­prise. Je ne m’en­nuie ja­mais. » Il maî­trise dé­sor­mais le rou­main et tra­vaille à mi-temps pour une en­tre­prise fran­çaise et deux jours à la Radio Rou­maine In­ter­na­tio­nale

Pour­tant, beau­coup d’étran­gers qui passent quelques jours en Rou­ma­nie ont l’image de la cais­sière gro­gnon ou du ser­veur ex­pé­di­tif. Pour David, « ça ar­rive sou­vent et ça n’a pas changé en huit ans ». Il imite avec brio une ven­deuse de cartes de bus, qui daigne à peine à le voir. « Après avoir vécu ici, je trouve les Rou­mains ac­cueillants, dé­brouillards, créa­tifs, même si eux-mêmes ne le voient pas for­cé­ment. Il m’est ar­rivé une seule fois en huit ans qu’on me dise que je n’avais rien à faire ici. »

Un « rêve rou­main » qui n’est pas sans dif­fi­cul­tés

L’image « de tous les pos­sibles » com­porte ses failles. Ceux qui émigrent à l’étran­ger font sou­vent face à une ad­mi­nis­tra­tion qui peut les dé­pas­ser. En Rou­ma­nie, on se re­trouve vite dans un tohu-bohu à la Io­nesco. Des amendes exor­bi­tantes ap­pa­raissent pour des fu­ti­li­tés et la bu­reau­cra­tie n’a rien à en­vier à son ho­mo­logue fran­çaise. « L’ad­mi­nis­tra­tion rou­maine est assez ab­surde. L’ou­ver­ture de la li­brai­rie a été re­tar­dée à cause d’un amon­cel­le­ment de pa­piers in­utiles », re­grette Si­do­nie. Sa plus mau­vaise sur­prise reste le prix du loyer : « le mar­ché de l’im­mo­bi­lier n’est pas en­ca­dré. On peut louer un ap­par­te­ment pour rien du tout, mais un local com­mer­cial coûte plus cher qu’à Paris ! ».

David a aussi connu des dif­fi­cul­tés fi­nan­cières. « Ob­te­nir un tra­vail est plu­tôt fa­cile, mais avoir un tra­vail qui te per­met d’avoir une vie dé­cente est plus com­pli­qué. Mon pre­mier job était payé 500 lei par mois (en­vi­ron 100 €) et ma fac­ture d’élec­tri­cité était déjà de 300 lei. Les sa­laires n’ont pas changé de­puis que je suis ar­rivé. » Bien que les prix aug­mentent, un pro­fes­seur dé­bu­tant sera tou­jours payé 200 euros par mois, un mé­de­cin 500 euros. « C’est pour­quoi la cor­rup­tion fait sa place dans l’édu­ca­tion et la santé », ajoute-t-il.

Pour­tant, pas ques­tion de quit­ter la Rou­ma­nie : « cer­tains de mes amis es­pa­gnols ont dû par­tir car ils ne trou­vaient pas un sa­laire dé­cent. Moi je vou­lais vrai­ment res­ter ici. J’ai fait des conces­sions, j’ai eu trois bou­lots en même temps et j’ai réussi. » Quant à Si­do­nie et Anna, la Rou­ma­nie leur a ap­porté plus qu’elles ne cher­chaient : un vi­rage in­at­tendu dans leur vie.

Tous pro­pos re­ceuillis par Ma­rine Leduc, à Bu­ca­rest.

Cet ar­ticle fait par­tie d'un dos­sier spé­cial consa­cré à l'im­mi­gra­tion en Eu­rope et édité par la ré­dac­tion. Re­trou­vez bien­tôt tous les ar­ticles concer­nant le sujet à la Une du ma­ga­zine