Jeunes en Italie : je suis très mal et je le reste

Article publié le 4 janvier 2017
Article publié le 4 janvier 2017

[OPINION] « C’est une bonne chose que certaines personnes que je connais soient parties », dixit le ministre italien du Travail, Giuliano Poletti, qui s'obstine en affirmant que les jeunes restés au pays « ne sont pas tous stupides ». Non seulement la classe dirigeante italienne a sacrifié toute une génération, mais elle n'essaie même plus de la comprendre.

« Bamboccioni, Bamboccioni »( l’équivalent de nos Tanguy, ndlr), « choosy »(jeune exigent qui fait la fine bouche, ndlr) sans oublier les acronymes et les catégories de la sociologie moderne comme « Neet », qui désigne ceux qui n’étudient pas, ne travaillent pas et ne cherchent pas de job. « Startupers » lorsqu’ils se lancent dans la grande fable de l’auto-entrepreneuriat où ils sont 1 sur 1 000 à réussir. Et maintenant, il y a donc ceux qu'il faut « évincer ». Mais qui sont les millennials italiens au final ? Des enfants gâtés, difficiles et fainéants. Accros à leurs smartphones, ce sont d'éternels adolescents qui ne veulent pas grandir, ou alors... peut-être simplement de jeunes adultes en quête d’une vie normale comme leurs parents et leurs grands-parents ?

Mères âgées et valises de 23 kg

Ce n'est plus la peine de se cacher derrière des mots : la génération Y, surtout en Italie, n’aura pas le même train de vie que celle des baby-boomers ou de leurs parents, qui après avoir vécu les privations de la guerre ont grandi dans une société où il y avait substantiellement tout à gagner. Mais entre cette ambition quoi qu’il en soit légitime, les  36,5 % de jeunes au chômage et la fuite de dizaines de milliers de jeunes à l’étranger, une solution paraît toutefois possible. Elle sera différente certes et ne garantira pas un métier de rêve, mais elle permettra de décrocher un emploi pour vivre tranquillement, de fonder une famille ou tout simplement de partir du domicile parental et de trouver sa place dans le monde.

On pourrait en prime ajouter que, d’après les données Eurostat, 67% des jeunes italiens vivent encore chez leurs parents. En France, ils sont 34,5%, en Allemagne 43,1%, au Royaume-Uni 34,3% et au Danemark 19,7%... En 2015, les Italiens ont donné naissance à 488 000 nouveau-nés, un chiffre qui confirme l'inexorable tendance à la baisse du plus bas taux de natalité d’Europe. Le diagnostic, lui, coule de source : l’absence de politique en matière de protection sociale ainsi que la difficulté d'entrer sur le marché du travail enfantent les mères les plus âgées d’Europe, celles qui sont taxées de« ratées » et qui doivent choisir entre vie de famille et vie professionnelle. Autant d'élements qui expliqueraient que l’Italie se retrouve avant-dernière du classement des pays européens concernant le nombre de femmes employées (seulement 57% des femmes entre 25 et 54 ans ont un emploi, ndlr). Mais pourquoi diable la Botte affiche un taux de natalité à 1,3%, alors qu’il s’élève à 1,9% en Suède où 83% des femmes travaillent ? La réponse est sans doute ailleurs mais ici, en Italie, nous n'avons pas oublié que les politiques discutables de la ministre de la Santé - Béatrice Lorenzin - censées encourager la maternité, semblent d’avantage salir l’honneur des femmes que celui de l'économie.  

Mais parlons à présent de travail. Comment le ministre d’un pays qui est littéralement en train de voir toute une génération lui filer entre les doigts peut-il déclarer connaître des « jeunes qui ont quitté l’Italie, et que c’était une bonne chose de ne plus les avoir dans les pattes ». Et par ailleurs, d'insister sur le fait que « les autres qui restent ne sont pas tous stupides » ? Derrière le choix de dizaines de milliers de jeunes âgés de 18 à 35 ans, il y a un projet de vie, un exil heureux - parfois forcé - loin de la famille et de la terre où ils sont nés. Des histoires qui sont en général composées de valises pour lesquelles il a fallu relever le défi de condenser 23 kilos (quand ça va bien) de vêtements et de souvenirs à mettre sur le compte de nombreuses années de nomadisme. Ces histoires sont aussi souvent synonymes de taudis minuscules, coincés sous les toits des métropoles européennes, de coloc' à 5, de relations à distance, de bouffe expédiée par mamie, d'anniversaires célébrés au téléphone, de larmes et de sourires sur Skype, de nuits passées sur les sites des compagnies aériennes pour rentrer à Noël.

« Les domestiques de l'Europe »

D'un autre côté il n’y a pas de « gens stupides ». Le ministre du Travail, Giuliano Poletti, a raison sur ce point. Il a juste omis la vérité. Beaucoup de ces jeunes, dernièrement les Japonais, renoncent. Ils partiraient bien à l’étranger, mais ils ne l’ont pas fait : parce qu’ils ne pouvaient pas se permettre cette aventure, parce qu’ils n’ont pas eu le courage de faire un pas qui ne va pas de soi... Parce qu'il n'y a pas non plus besoin d’être choosy ou Tanguy pour tenter de s’offrir un futur normal en quittant un pays de dinosaures, comme disait le professeur en médecine à Luigi Lo Cascio dans une scène culte du film de Marco Tullio GiordanaNos meilleures années.

Gardez à l’esprit que c’est un choix difficile, où les désirs d'Eldorado se heurtent à la dure réalité. Tout le monde ne survivra pas dans la jungle de Londres, Paris, Berlin où tu n’es qu’une goutte d'eau dans l'océan. 

Enfin, il ya les Neet. On en trouve sur tout le continent, mais en Italie ils sont 27%. Ils n’étudient pas, ils ne travaillent pas, et ils ne cherchent pas de travail, parce qu'ils se sentent découragés par le système d’un pays qui les a oubliés et qui ne les comprend pas. Certains ont essayé, mais ont très vite jeté l’éponge. D’autres auraient peut-être besoin qu'on leur tire les oreilles, mais dans ces conditions là, ce serait inutile. Sans oublier la foule de jeunes en situation précaire à qui on raconte n'importe quoi et pour qui le CDI n’existe plus. Ce qu'il reste ? Des conseils de vieux et du paternalisme déloyal qui provient généralement de ceux qui ont le même emploi depuis qu’ils ont 20 ans et qui s’y accrochent.

Disons les choses telles qu’elles sont. Depuis quelques années, les gouvernements italiens oublient les jeunes. Ou plutôt, ils ne les comprennent pas vraiment. Le gouvernement qui se félicitait d’être la garant du changement est à mille lieues d’une génération qui l’a massacré en votant non au référendum constitutionnel : non seulement pour défendre la Constitution de leurs grands-parents mais aussi pour montrer le fossé qui se creuse entre ses problèmes et l’agenda de la politique. Le quotidien L’Espresso a publié une lettre d’une jeune chercheuse qui vit en France. Le titre parle de lui-même et vaut la peine d’être repris. « Cher Poletti, vous avez fait de nous les domestiques de l’Europe ». Ça, ça prend tout son sens.