Jérôme Cahuzac, la vie des autres

Article publié le 20 mars 2013
Article publié le 20 mars 2013
En France, le ministre du budget Jérôme Cahuzac vient de démissionner, notamment suite aux investigations menées par un site de journalisme d’investigation. Au pays des Droits de l’homme, c’est quasi une première mais ailleurs en Europe, beaucoup de pays ont l’habitude de ne pas tourner en rond quand il s'agit de corruption.

Putain 5 ans ! Cinq années que le site de journalisme d’investigation français Mediapart existe et voilà qu’il sert pour la première fois la tête d’un ministre sur un plateau. Oui, car disons le tout de suite, si Jérôme Cahuzac, ex-ministre du budget a démissionné mardi 19 mars, c’est en grande partie suite aux enquêtes menées par le site payant sur son probable compte en suisse. Un compte que Cahuzac aurait mentionné dans une conversation téléphonique et qui constitue donc le bien-fondé d’une autre enquête cette fois-ci juridique, instruite par le parquet de Paris pour blanchissement de fraude fiscale.

Le souci de la preuve

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Quelque part, mais surtout en France, le pur fait que Cahuzac ait démissionné sous la pression du gouvernement n’émeut pas grand monde. Ce qui fait parler, c’est la manière dont le journalisme se retrouve glorifié après la décision. Rarement au pays des Lumières, un membre du gouvernement aura cédé aux gros titres. Mediapart le sait bien puisque durant l’affaire Bettencourt, Éric Woerth, le ministre du budget de l’époque s’était cramponné à son poste malgré l’avanie et les infos à charge montrant son implication dans ce scandale de conflits d’intérêts. Indéboulonnables, les ministres français nient en bloc à grands renforts de mauvaise foi et réclament « des preuves » aux journalistes. Remarquons que Cahuzac clame toujours son innocence, exige toujours le témoignage de sa culpabilité et démissionne, selon certains, au nom d’un certain devoir de probité.

Ce souci de « la preuve » a d’ailleurs était souligné par Frédéric Bonnaud, directeur de la rédaction des Inrockuptibles et contributeur irrégulier du site Mediapart, qui affirme : « ça ne suffira jamais. En France, on considère que le journalisme, ça ne consiste pas à dévoiler aux citoyens les pratiques délictueuses de ceux qui sont censés les représenter et agir en leur nom. Ça, c’est bon pour les films américains. » Il aurait pu ajouter que c’était tout aussi bon pour les séries allemandes, les sitcoms anglaises ou les feuilletons polonais.

Un crédit, un poker et un excès de vitesse

Si ailleurs en Europe les politiques semblent avoir la même appétence que les Français en matière de « pratiques délictueuses », rares sont ceux qui ont résisté ne serait-ce qu’à une manchette dans la presse. Souvenez-vous Christian Wulff l’an dernier. Le 17 février 2012, l’ancien président allemand craque. Il démissionne après deux mois de pression accumulée autour de différentes affaires qui remontaient à l’époque où il était ministre-président du Land de Basse-Saxe. Concrètement, celui qui restera comme le plus jeune président de la République d’Allemagne a quitté ses fonctions pour – tenez-vous bien – avoir profité d’un crédit à taux préférentiel sur l’achat de sa résidence principale. Puis aussi, il faut bien le dire, parce qu’il a tenté de faire pression sur le journal Bild afin d’étouffer l’affaire. Rendez-vous compte, l’infâme ? Mais ce n’est pas pire que Peer Steinbrück, candidat à la chancellerie reconnu comme le plus sérieux adversaire d’Angela Merkel. Accusé de ne pas avoir été assez transparent sur ces postes précédents dans le secteur privé et surtout – accrochez-vous – de ne pas avoir divulgué tous les financements nécessaires à l’élaboration de son site de campagne, Steinbrück est considéré par la plupart des commentateurs politiques allemands comme mal en point dans la course à la chancellerie voire mort politiquement.

Pourtant, la plus viles des crapules pourrait bien se trouver en Pologne. Miroslaw Drzewiecki, ancien ministre des sports a été accusé, en marge de l’organisation de l’Euro 2012, de trafic d’influences autour d’un projet de loi sur les jeux de hasard. Autrement dit, Drzewiecki aurait voulu modifier ledit projet de loi pour avantager les propriétaires de casino. Un scénario de polar dont l’issue fatale ne pouvait être que la démission et l’avilissement.

Chris Huhne vient d’être condamné à 8 mois de prison pour - cramponnez-vous – excès de vitesse

Jusqu’à preuve du contraire, pas une des personnes précitées n’a risqué ou fait de la prison. Et c’est bien parce que ces individus ne sont que des « petites frappes » comparées au cappo di tutti capi : Chris Huhne. Ce Libéraux-Démocrate de 58 ans, ancien ministre de l’Énergie et du Changement climatique du gouvernement Cameron, vient d’être condamné à 8 mois de prison pour - cramponnez-vous – excès de vitesse. Enfin, pas exactement. En 2003, Chris avait demandé à Vicky Pryce, son ex-épouse, de prendre les points de pénalité à sa place lorsqu’il a été pris en flagrant délit pour avoir roulé à plus de 50km/h. Conclusion : entrave au cours de la justice.

Dans tous ces « scandales », il n’a pas fallu attendre bien longtemps pour que la justice soit concernée ou que les principaux intéressés prennent eux-mêmes leur responsabilité. La question est de savoir ce qu’on risque en France lorsqu’on a trempé dans des conflits d’intérêts, des rétro-commissions ou dans des détournements de fonds publics. Pas l’humiliation en tout cas. Jérôme Cahuzac a bien eu son compte mais il a démissionné « par devoir ». Et tout le monde applaudit.

Photos Une © Adrien Le Coarer ; Texte : Mediapart © capture d'écran du site, Steinbrück (cc) vorderstrasse/flickr