Jean Quatremer : « Au moins Sarkozy nous permet de raconter des histoires »

Article publié le 14 novembre 2007
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Article publié le 14 novembre 2007
Strasbourg, salle de presse du Parlement européen Entretien réalisé par Léna Morel et Vincent Lebrou Dossier : Nicolas Sarkozy au Parlement européen (13 novembre 2007) 3/3
-1.jpg Figure de proue de la blogosphère européenne, Jean Quatremer est revenu pour Babel Strasbourg sur le discours du Président de la République Nicolas Sarkozy, au Parlement européen. La langue aiguisée et l’oeil vif, Jean Quatremer a évoqué avec nous la vision européenne du Président. Mais au fait c’est quoi la vision de l’Europe de Sarkozy ?

Babel Strasbourg : Quelle est votre réaction suite au discours du Président Sarkozy ?

Jean Quatremer. : C’était un discours sans passion. Le sujet européen ne l’habitait manifestement pas. Ironiquement, on peut dire qu’il a été plus passionné en Afrique, le 26 juillet, lorsqu’il a osé évoquer dans un discours -que je qualifie de raciste- « l’homme africain ». Là, il a voulu faire bouger les lignes, même si ce n’est pas dans le bon sens. Cette fois-ci, rien. Les députés ont eu le même sentiment : les applaudissements n’ont pas duré plus de 45 secondes. Nicolas Sarkozy a été plus applaudi au Congrès américain qu’au Parlement européen, ce qui devrait quand même l’inquiéter.

Ensuite, le discours parle essentiellement de la France et de lui-même, ou plutôt de lui-même et de la France ; assez peu de l’Europe. Le leitmotiv de son intervention, c’est : « lorsque la France va bien, l’Europe va bien ». Qu’il puisse dire cela dans une enceinte franco-française, c’est tout à fait normal, mais pas au Parlement européen.

Enfin on cherche une structure dans ce discours et il n’y en a pas. Ca part un peu dans tous les sens et ça reste assez flou. Pour citer un exemple : il reparle de son idée d’union euro-méditerranéenne. Mais on se demande toujours ce qu’elle contient alors qu’il la lancé il y a un an. Selon lui, le processus de Barcelone est insuffisant. On en est tous conscients, mais que propose-t-il de plus ? On sentait dans l’hémicycle que les députés ne comprenaient pas bien où il voulait en venir. Autre exemple : il parle de l’identité nationale. De fait, il y a aujourd’hui un réel problème identitaire dans nos pays : partout on assiste à des crispations identitaires. Mais à partir de ce constat, quelle solution propose-t-il ?

Beaucoup de jolis mots donc, mais très peu de contenu.

B.S. : Vous dites que c’est un discours « sans passion ». L’un de vos collègues nous disait pourtant que comparé à d’autres orateurs, Nicolas Sarkozy était parvenu à mettre de la vie et de la passion dans son discours.

J.Q. : Si on compare Nicolas Sarkozy à Hans-Gert Pöttering (Président du Parlement européen), ce n’est pas difficile (rires) ! Mais prenons le discours de Tony Blair le 23 juin 2005 : il était venu présenter ses priorités à la veille de la présidence britannique de l’UE (NdA : Présidence britannique de l’UE du 1er juillet au 31 décembre 2005) alors que c’était lui-même qui avait fait échouer le Sommet de l’Union européenne (16-17 juin 2005). On s’attendait donc au pire. Mais il avait réussi à retourner le Parlement avec un discours très politique. Lors du débat qui a suivi Tony Blair, a répondu pied à pied aux critiques des députés, montrant ce qu’est un régime parlementaire. A la fin, il a été ovationné

Sarkozy lui, a livré, un discours empesé, peu inspiré. Le seul moment où il s’est éloigné de son texte écrit, c’est lorsqu’à l’abord du sujet du référendum, des députés ont brandit une banderole réclamant une consultation populaire. Il s’est alors exclamé : « j’ai été élu par mon peuple pour faire le traité simplifié et pour ne pas faire de référendum ». Là, il s’est laissé aller et on sentait qu’il y avait de la passion dans ses paroles et dans ses gestes. Malheureusement, tout de suite après, il est retombé dans la lecture de son texte.

"Il y a de la cohérence dans l'action européenne de Nicolas Sarkozy"

B.S. : Vous avez suivi les présidences de F. Mitterrand et de J. Chirac : est-il aisé pour un journaliste européen de « suivre » N. Sarkozy dans ses pérégrinations et ses positions européennes ?

J.Q. : Je constate aujourd’hui qu’il y a plus de cohérence dans l’action européenne d’un Nicolas Sarkozy qu’il y en avait dans l’action de Jacques Chirac. L’ancien chef de l’Etat a été mortifère pour l’Union européenne. Quand il est arrivé en 1995, l’UE c’était le traité de Maastricht, une Union qui avait repris confiance en elle-même après les grandes crises monétaires de 1992-1993, une union qui venait enfin de signer la convention d’application de Schengen. Et il est parti en 2007 avec un « non » au référendum, un traité de Nice désastreux, une convention de Schengen qu’il avait suspendue (il n’y a toujours pas de libre circulation terrestre avec la France). Jacques Chirac a plus détruit qu’il n’a construit.

B.S : Qu’a fait Nicolas Sarkozy en six mois?

Il a clôt l’épisode référendaire avec le traité de Lisbonne, qui reprend la plupart des innovations institutionnelles qu’on trouvait dans la constitution. Il permet ainsi à l’Europe de repartir du bon pied. Il assume le fait qu’il ne fera pas de référendum. On savait en 2005 que les Français voteraient non pour des raisons qui n’avaient pas grand chose à voir le texte et s’il y avait aujourd’hui nouveau un référendum, ils voteraient une nouvelle fois « non ». Quand vous voyez à l’eurobaromètre du printemps 2007 que seuls 30% de la population sait que les députés européens sont élus au suffrage universel, je pense qu’il y a un vrai un problème. On me dit que je méprise le peuple. Mais pas du tout ! Si on a inventé la démocratie représentative, c’est pour une bonne raison. Si on est si enthousiasmé par la démocratie directe, pourquoi le peuple n’est-il pas consulté sur le code pénal ou le code de la famille ? Pourquoi la justice est-elle confiée à des juges professionnels ? Pourquoi n’a-t-on pas des tribunaux populaires ? La confiance dans « ceux qui savent » serait donc à géométrie variable ? C’est justement pour filtrer les passions du peuple, qui pense encore moins à long terme que les gouvernements, que la démocratie représentative a été inventée. Ce populisme de gauche et de droite qui prétend que toute la sagesse réside dans le peuple me sidère ! Le peuple a certes toujours raison, puisqu’il désigne ses représentants, mais il lui arrive de se tromper.

B.S. : La semaine dernière aux Etats-Unis, hier à Berlin et aujourd’hui à Strasbourg. Nicolas Sarkozy n’est-il pas un peu difficile à suivre ?

J.Q. : Il ne vous échappera pas que si le président est unique, les journalistes sont multiples (rires) donc on peut lui coller à la peau (rires) !

B.S. : C’est aussi cela qu’il cherche.

J.Q. : Il veut toujours être en « une » de l’actualité. Mais aujourd’hui, il a loupé son coup. Il avait l’occasion de faire un vrai discours inspiré sur l’Europe et les valeurs européennes. Et je pense qu’il s’est laissé dévorer par son agenda de politique intérieure. On sentait bien que sa tête était plus en France qu’en Europe et qu’il se demandait ce qu’il faisait dans cet hémicycle glacial.

Pourtant, lors de la réunion avec les présidents des groupes politiques qui a précédé son discours dans l’hémicycle, Nicolas Sarkozy était tout à fait différent. Cette réunion à huis-clos a duré 55 minutes et elle était beaucoup plus punchy et vivante que ce à quoi on a assisté ensuite. Il n’y avait pas de discours préparé et Nicolas Sarkozy a donc appelé un chat un chat. D’ailleurs, pour l’anecdote, il paraît qu’il se goinfrait de gâteaux et de chocolats, à tel point que Cohn-Bendit lui a souhaité « bon appétit, Monsieur le Président ».

Plus sérieusement, il y a eu des échanges virulents sur la Turquie. Nicolas Sarkozy a expliqué qu’il avait dit à Erdogan NdA : Premier ministre turc : « Tout le monde vient vous voir en disant oui mais en pensant non, alors que moi, je pense non et je vous dis non ». Il a fait à ce sujet un parallèle avec de longues fiançailles qui n’étaient pas forcément la garantie d’un mariage réussi. Voyant l’œil amusé des députés, il a éclaté de rire en disant : « Oui je sais de quoi je parle ! » C’est son côté humain.

B.S. : Nicolas Sarkozy surprend par son omniprésence dans les médias français et commence également à faire couler de l’encre dans les médias étrangers. Avait-il quelque chose à craindre de sa venue devant un public européen ?

J.Q. : L’agacement est tout relatif. Au moins, il nous permet de raconter des histoires. Un homme tel que lui est quand même précieux pour les journalistes. Je ne fais pas partie des gens qui crachent dans la soupe. Sur le personnage lui-même, il est intéressant de constater qu’il a désacralisé la fonction présidentielle. C’est quelqu’un qui parle comme vous et moi. Lorsqu’il se fait insulter par un pêcheur, il répond de façon humaine : « Viens me le dire en face ».

La fonction présidentielle était devenue éthérée en France, entre un Mitterrand stratosphérique et un Chirac enfermé dans son donjon. Là brutalement, on a un homme politique qui va se colleter à la réalité. Le malaise réside plutôt dans le fait que les télés françaises préfèrent cacher le Sarkozy humain, comme son altercation avec le pêcheur, afin de préserver l’aura mystérieuse censée entourer la présidence française. Les télés n’ont pas encore compris qu’Internet permettait au monde entier d’avoir accès à des informations et des images sans qu’elles ne soient diffusées sur tf1 et France 2. Les médias étrangers devraient se réjouir de voir qu’on a un homme politique qui parle comme leurs hommes politiques. Regardez Tony Blair à la télé : il débattait comme vous et moi, avec des phrases simples. Ce n’est pas un énarque.

Finalement, j’apprécie assez de couvrir un homme comme lui plutôt que d’avoir un type marchant sur les eaux et délivrant une parole codée.