Je suis (devenu) Charlie

Article publié le 19 janvier 2015
Article publié le 19 janvier 2015

Imaginez que l'Islam, le Judaïsme et le Christianisme soient un aigle, un cerf et un dauphin : tous trois sont des êtres vivants, ils se reproduisent mais le premier évolue dans les airs, le second dans les bois et le dernier dans l'eau. La relation entre les trois religions monothéïstes ressemble un peu à cette métaphore.  [Opinion]

J'ai laissé passer presque deux semaines après cet évènement qui laissera une trace indélébile et les eaux semblent de plus en plus troubles. Je connaissais Charlie Hebdo car de manière générale j'aime bien en apprendre plus sur l'état d'esprit des autres pays et la presse est toujours un bon point de départ. Pour autant, je n'avais jamais acheté un exemplaire de l'hebdo satirique "à l'esprit soixante-huitard mélangé à une vielle tradition anticléricale", pour citer Michel Houellebecq, l'auteur du livre du moment Submission, décrivant Cabu, l'un des dessinateurs assassinés dans une interview pour le “Corriere della Sera”.

Je ne l'avais jamais acheté parce, depuis 2006, quand je m'étais aperçu qu'il existait grâce aux premières vignettes satiriques, je nourrissais une sorte d'aversion instinctive à l'envers de quiconque osait produire des caricatures de Mahomet jugées offensantes. Pas tellement dans un élan de solidarité religieuse, impensable pour moi, mais plutôt à cause de cette idée un peu idéaliste qui veut que l'on se concentre en priorité sur nos propres défauts et qu'on aime l'autre inconditonnellement parce qu'il est notre victime, surtout s'il s'agit de l'Orient que nous n'avons cessé d'offenser avec nos maladroites traditions ocidentales. Pour moi, Charlie Hebdo et les journaux danois, bien qu'ils avaient tous les droits de le faire, n'ont fait que jeter de l'huile sur le feu des fanatiques de la sharia.

L'Occident, même les pays laïques (et surtout ceux-là), continue de lire les faits du monde et les autres pays à travers le prisme de la culture chrétienne ou de la culture chrétienne séculaire. L'auteur, anthropologue et spécialiste de l'Orient Fosco Maraini a consacré le dernier chapitre de Paropàmiso à une question encore irrésolue sur l'après Tours jumelles : Les tours de New York, on cherche encore à comprendre. Il date de 2003 mais c'est un chapitre à lire absolument. Alors qu'il décrit les différences fondamentales entre les religions monothéistes, Maraini se laisse aller à une métaphore qui rend parfaitement justice à la réalité. Imaginez que l'Islam, le Judaïsme et le Christianisme soient un aigle, un cerf et un dauphin «tous trois sont des êtres vivants, ils se reproduisent mais le premier évolue dans les airs, le second dans les bois et le dernier dans l'eau. La relation entre les trois religions monothéïstes ressemble un peu à cette métaphore»

Ainsi, l'Islam reste insondable pour nous, lui qui vit loin du capitalisme pétrolifère et de la géopolitique, un état d'agitation qui ne peut être résolu que de l'intérieur et avec courage. Peut être les nouvelles générations qui vivent à cheval entre les deux mondes, l'Occident d'un côté et l'Orient de l'autre, sauront en faire preuve. Il faudra pour cela prêter attention aux grandes banlieues des métropoles européennes globalisées, trop souvent ignorées et où le malaise existentiel des futurs exclus de la société se forme.

La liberté de satire héritée des Lumières est sacrée mais il est important qu'elle prenne en compte les condamnations du monde musulman que nous n'appellerons pas pour autant modéré, car cela impliquerait une mensonge et une ambiguité de fond. Il existe beaucoup d'Islams différents, mais la variante fondamentaliste n'a rien à voir avec Dieu. D'un autre côté, et en prenant en compte les discours suscités, on ne peut pas attendre des états à majorité musulmane qu'ils avalent facilement la pillule et disent avec un sourire ironique que les caricatures représentant Mahomet sont acceptables parce qu'elles émanent d'une laïcité chrétienne. Qu'on se le dise, même dans le monde chrétienne la satire religieuse n'ait été autorisée que depuis peu de temps et son acceptation n'est pas toujours évidente.

Alors est ce que Charlie Hebdo ne l'aurait pas cherché ? Non, bien sûr. Il a montré au monde encore une fois ce que signifie la liberté et quel est son prix, mais aussi et surtout la vérité de cette phrase de Voltaire bien souvent abusée car difficile à appliquer dans la vie de tous les jours : « Je ne suis pas d’accord avec ce que vous dites, mais je me battrai pour que vous ayez le droit de le dire. » Malheur si un jour la satira et l'ironie devaient disparaître sous la menace médiévale de la violence, des armes, du manichéisme et de l'intolérance.

J'ai avec moi une copie de Charlie Hebdo, tiré à un million d'exemplaires, quelques pages illustrées consignées dans les archives de l'Histoire. J'avais ri des dessins à plusieurs reprises bien avant cette violente tragédie et je pense que le dessinateur a survécu, déchiré par la douleur, il a fait la même chose alors que les crayons libres dessinaient le numéro de la renaissance. Ainsi je suis devenu Charlie, alors qu'avant je ne l'étais pas. Le même nom que le grand Chaplin qui se moquait des temps modernes mais en était fondamentalement fasciné.