"Je rentre en Sicile si...": la vie des chercheurs et des diplômés qui ont choisi l'étranger

Article publié le 25 avril 2016
Article publié le 25 avril 2016

Ils sont de plus en plus nombreux les chercheurs et les diplômés siciliens qui, bien qu'ils aient obtenu leur diplôme dans leur pays, décident de poursuivre leur carrière à l'étranger. Nous avons demandé à trois d'entre eux à quelles conditions ils retourneraient dans leur pays, comment se déroule leur vie hors de l'Italie et comment ils perçoivent Palerme de loin.

D'abord la découverte des ondes gravitationnelles et ensuite le succès de l'annonce du Conseil Européen de Recherche.  Pour l'Italie : 30 bourses d'étude accordées sur 302 disponibles. Elles ont réhaussé l'image des chercheurs italiens, suscitant un regain de fierté de la part du ministère concerné : "Nous occupons, avec la France, la troisième place en Europe, la première par notre nombre de chercheurs femmes". Mais ce sont ces mêmes chercheurs italiens, comme l'explique ilfattoquotidiano.it , à parler de "victoire à la Pyrrhus". En raison du fait qu'ils se forment à l'étranger et que leurs meilleures idées resteront à l'étranger, si bien que si l'on tient compte du pourcentage de chercheurs vivant dans "Notre beau Pays", l'Italie se place parmi les derniers dans le classement européen.

"A Londres, on me considère comme un professionnel et on me donne des responsabilités dans le cadre de la recherche et de l'enseignement : chose inimaginable en Italie."

Dans ce domaine, la Sicile ne fait pas exception, rien qu'à Palerme, entre 2001 et 2012, on a enregistré près de 30 mille habitants de moins, parce que les jeunes et les diplômés cherchent à trouver un avenir à l'étranger.

Parmi les destinations préférées, Londres, choisie aussi par le trentenaire Guido, qui après son diplôme  en 2010 avec une thèse interdisciplinaire sur la Réforme Gelmini et un poste comme assistant et avocat, a décidé de se rendre à l'étranger : "Les perspectives de m'affirmer en tant qu'académicien avant l'andropause étaient nombreuses. J'ai été aidé essentiellement par les circonstances heureuses qui ont fait que parmi les centaines de curriculum vitae envoyés et des applications effectuées, l'une d'elle reflètait parfaitement mes publications scientifiques (en matière de  cloud computing).»

En outre, Guido s'était fait à la vie à l'étranger en passant un semestre comme visiting scholar au Max Planck Institute for Innovation and Competition de Monaco, de Bavière et en participant à un séjour Erasmus IP à l'Université de Lucerne.

Il y a une vingtaine de jours, j'ai été engagé comme lecteur pour un cours sur la Propriété Intellectuelle à Buckinghamshire New University, de sorte que je ne pense absolument pas rentré en Sicile : "Pour des raisons que je ne comprends toujours pas, - explique-t-il - on me considère comme un professionnel et on me confie des responsabilités dans la recherche et dans l'enseignement :

 chose inimaginable, en Italie, pour un jeune trentenaire (exception faite pour quelques individus extrêmement doués). Ah, même la personne dignement retribuée ne dérange en rien. Che diune re della mia Londra ? Je vis à Brixton, le quartier de David Bowie, Skin et Simonetta Agnello Hornby, le secteur afro-jamaïcain, où des personnes anticonformistes comme moi cherchent, parfois avec succès, à interperller. J'aime les moyens de locomotion de cette ville, et le fait qu'un jeune homme de 1m90 puisse marcher dans la rue vêtu d'un Sailor Moon sans que personne ne pense même à le dévisager, et encore moins à le stigmatiser."

A la fatidique question "Reviendrais-tu en Sicile si?", il répond : "Si, en Italie,  on changeait de politique dans le cadre de l'université et de la recherche, y compris de méthode de recrutement. A chaque fois que je rentre, la première chose que je fais, c'est de courir voir la mer et prendre une forte inspiration pour apporter avec moi le souvenir du sel et du pain à la rate".  Le cas de Guido n'est pas du tout un cas isolé, si bien qu'une recherche conduite en Italie par l'association "Donne e Qualità della Vita" montre que 57% des diplômés issus des filières scientifiques et 56% des filières technologiques envisagent de partir à l'étranger. Et d'une manière générale, 50% des dipômés italiens préparent leurs bagages.

«Je ne retournerai à Palerme que pour les vacances"

Francesca Ylenia, 31 ans et sourde, diplômée en Langues et traduction à Palerme avec une thèse sur l'apprentissage de la Langue des Signes Italienne et sur la connaissance de la culture sourde pour les personnes étrangères atteintes de handicap a aussi fait ses bagages. Elle était décidée à se battre, à y croire pour faire comprendre combien  était grande et variée la culture des personnes sourdes dans le monde, et combien elle pouvait susciter un intérêt et être utile dans de nombreux domaines. "Il arrive qu'on en parle en Italie. De temps en temps, les politiciens abordent le sujet sans aucun résultat. J'ai participé au Projet Erasmus en Hollande et j'ai compris combien les deux Universités (Palerme et Leiden) étaient aux antipodes l'une de l'autre".

Francesca ne parle pas de distance géographique, mais de méthode d'enseignement et d'évaluation : " Des épreuves en contrôle continu et  la possibilité de rattrapage dans un délai de deux mois, disponibilité des enseignants et du chef de département, des petits groupes d'étudiants bien suivis ; tout cela est encore bien loin d'être appliqué à l'Université de Palerme".

Francesca a choisi pour son avenir Lübeck, une ville du nord de l'Allemagne chère à Thomas Mann qui y a situé la saga familiale racontée dans un de ses romans les plus célèbres, Les Buddenbroock. "A Lübeck, j'occupe un poste en rapport avec ma formation : j'enseigne l'Italien aux étrangers. Il existe des écoles qui forment continuellement selon les besoins des étudiants. L'italien est une langue noble - explique Francesca - de haut niveau, et n'est pas étudiée  uniquement pour pouvoir se rendre en vacances en Italie, mais aussi pour mieux comprendre la cuisine, l'art ou la musique. Lübeck possède un centre historique très particulier : étant entouré de deux fleuves, il a la forme d'une île à l'intérieur de la terre ferme. En outre, elle fut la capitale de la Ligue Hanséatique et pour cela elle est riche en beaux sites historiques, en maisons, en cours intérieures, en  monuments et en ponts. Durant la période estivale, les journées sont très longues, et les couleurs de la nature et des couchers du soleil sont à vous couper le souffle. La bicyclette est le principal moyen de transport par toutes les températures ou prévisions météo."

Francesca voit encore Palerme comme une ville qui lui est chère par son chaos, ses rues délabrées des marchés de Ballaró ou de la Vucciria, ses odeurs de cuisine qui se mélangent dans la rue, son effervescence, ses civilités qui durent au moins une demi-heure, son soleil et son odeur de la mer. 

Elle n'est pas - voire absolument pas - dépourvue d'un réseau routier, d'un système corrompu qui aujourd'hui encore règne en maître, de la loi du silence, de discussions et de conflits pour des raisons futiles. A la fatidique question "Retournerais-tu en Sicile si ? Elle répond qu'elle n'y retournera que pour les vacances, que trois ou quatre jours de temps en temps sont suffisants pour recharger ses batteries, peut-être en se promenant au bord de la mer et en mangeant au snack. 

"A Strasbourg, j'ai signé mon premier contrat de travail un mois après mon arrivée."

En revanche, Simona a 34 ans, elle est née à Enna et a obtenu son diplôme en Droit en 2013  avec une thèse intitulée : "Le témoignage anonyme dans le procès-verbal". J'ai décidé de faire une coupure nette avec Palerme immédiatement après l'obtention de mon diplôme, et sachant que j'allais connaître ce tournant, j'ai préparé neuf examens en plus de mon diplôme dans la même année. "Je suis arrivée très fatiguée le jour j, parce que j'occupais en même temps un emploi.  J'ai toujours travaillé très dur - raconte-t-elle - mon premier emploi a été en tant que femme de ménage dans un hôtel pour me payer le concert de Ligabue. Ensuite, j'ai lavé les tenues de l'équipe de football Primavera de Palerme, dans un hôtel en montagne. Ils emmenaient avec eux leur machine à laver à chaque déplacement et ils voulaient une personne employée seulement à cela. Par la suite, la plupart de mes emplois ont été : serveuse dans des restaurants de Palerme ou employée dans des supermarchés lors des promotions."

Simona était très fatiguée de mener cette vie : "Je n'étais pas très bien traitée, je travaillais 12 heures et quand l'enième titulaire a trouvé une excuse pour me licencier en me criant : "Tinni, tu peux rentrer chez toi", je me suis demandée ce que je voulais vraiment faire de ma vie". Ma réponse a été celle de suivre des études sur les droits de l'homme, et malgré ses quelques contacts à Londres, Simona a choisi Strasbourg, capitale européenne en termes de droits de l'homme. "En dix jours, je suis partie ne songeant qu'aux billets d'avion et à la chambre réservée sur Airbnb pour une semaine. Aujourd'hui deux années se sont écoulées, mais mon premier contrat de travail, je l'ai signé un mois après mon arrivée. Pour l'université, il était tôt, mais par la suite, j'ai fait une année de spécialisation en Droit des Organisations non Gouvernementales, en Droits de L'homme".

Pour Simona, Strasbourg a des aspects positifs et négatifs : "Tu te sens en pleine Europe. Tu peux traverser le Rhin à pied et te voilà en Allemagne. Le centre historique est petit, entouré de quartiers et de villages, il s'agit en effet d'une ville qui sait être accessible aux citoyens, mais aussi qui inclue de nombreuses réalités : du quartier juif au quartier des nord-africains, chacun à son histoire. Strasbourg est vraiment européenne. Durant toute l'année, elle est pleine de touristes, aussi à cause de la présence des institutions européennes, comme le Conseil Européen et la Cour Européenne des Droits de l'Homme. L'université est bien connue, fréquentée par de nombreux étrangers. L'école de théâtre est la seconde en France, ainsi que l'école d'art. Tu rencontres donc beaucoup de jeunes et les activités culturelles sont nombreuses. Il y a également de nombreuses associations, et il y a de nombreuses divergences dans les différents projets, ainsi tu as vraiment l'impression de connaître beaucoup de personnes, et tu peux les rencontrer comme si tu étais dans un petit village, bien qu'il s'agisse d'une vraie capitale européenne".

Mais ces points forts peuvent se révéler être aussi des points faibles : Simona a l'impression d'être toujours de passage, les personnes qu'elle rencontre s'en vont après quelques mois.

Ensuite, l'Alsace est  une région particulière, historiquement mi-française et mi-allemande. Ainsi approcher les personnes requiert plus de temps. "D'ici, j'imagine la Sicile, resplendissante avec le soleil, la mer, les parfums, les cris, les plaisanteries pendant que tu marches dans les marchés, le ciavuru. Cependant, quand de temps en temps, je rentre et je suis réellement là-bas, je vois les défauts qui me posaient un problème, que tu cherches à améliorer sans jamais y parvenir :  la saleté saute aux yeux, mais ce qui m'interpelle le plus, c'est le facteur culturel, l'inactivité, le fait de se lamenter sans rien résoudre et sans s'impliquer".

Arrivés à notre question habituelle, Simona répond convaincue : "Je veux rester encore à l'étranger pour faire des expériences plus concrètes. Maintenant j'ai même quelques moyens supplémentaires pour faire de petits projets. J'ai encore envie de rester là. Je rentrerai en Sicile si je peux mettre ce bagage de compétences à la disposition des autres, mais avec la possibilité de le faire de façon honnête, sans avoir à demander quelque chose à quelqu'un".