Jaroslaw Makowski : Erasmus, l’avenir et la solidarité

Article publié le 21 mai 2013
Article publié le 21 mai 2013
Nous avons rencontré le philosophe, publiciste et responsable de l’Institut citoyen par un jour ensoleillé, ce qui n'a pas empêché notre conversation d'osciller entre scepticisme et sombres prédictions sur le futur de l'Europe.

Jaroslaw Makowski est en charge de l'Institut citoyen (Instytut Obywatelski), centre d'analyse et de recherche fondé en 2010 à Varsovie, qui mène des activités éducatives, d'expertise, de publication. Il est aussi publiciste et philosophe, et son article « Génération Erasmus. C'est à vous ! » a inspiré cette rencontre.

Il y a quelques semaines la Commission européenne a publié un rapport sur l'emploi et les questions sociales, annonçant que l'une des plus grandes menaces pesant sur l'Europe est le chômage des jeunes. « Il n'est vraiment pas nécessaire d'écrire un rapport, pour réaliser que c'est un des plus importants défis qui attend l'Union », commente l'interviewé. Il ne fait plus de doute que la qualité de la vie est de plus en plus amoindrie dans une Europe touchée par la crise. Peu de postes sont créés pour les jeunes, qui se rebellent contre la situation actuelle, en particulier ceux qui sortent d'études supérieures, et dont le diplôme ne garantit plus l'entrée sur le marché du travail.

Grâce aux protestations de masse, comme Occupy London ou le mouvement des Indignés à Madrid, le mécontentement croissant de la société se révèle dans toute sa puissance. Interrogé sur les solutions envisagées, mon interlocuteur insiste sur la solidarité comme valeur fondamentale d'une société intègre. « La solidarité est à l'origine de nombreux bienfaits, elle a détruit le mur de Berlin, permis l'unification de l'Europe, et l'élargissement de l'Union à 27 pays. Dans le même temps nous avons oublié cette valeur, croyant en une fin de l'histoire, et persuadés que l'avenir ne pouvait être que toujours meilleur. »

L'intégration européenne, particulièrement pour les pays d'Europe centrale et orientale dont la Pologne, était une promesse de prospérité, et garantissait l'ouverture des frontières aux jeunes européens. Bien que cette intégration fut sans doute bénéfique, le futur reste en suspend. « Une des expressions répandues du début des années 1990 et des années 2000 était : "aujourd'hui sera comme demain, mais en mieux". Le paradoxe est que la jeune génération d'aujourd'hui comprend autrement cette devise : "aujourd'hui sera comme demain, mais en pire". » Cette partie de la population est un peu oubliée par les sphères politiques : « il existe aujourd'hui une certaine discordance : les leaders européens d'un côté se concentrent sur les problèmes financiers et la participation dans les débats politiques globaux, et d'un autre côté sur leur changement d'image auprès de l'électorat eurosceptique. Ils ne pensent pas à ceux qui constituent l'avenir de l'Europe, soit la jeune génération ».

« Nous assistons à la fin d'un monde emprunt d'idéalisme, de l'idée d'un avenir toujours meilleur »

Que pouvons-nous faire pour que nous, la génération Erasmus, vivions mieux ? Jaroslaw Makowski met en avant les valeurs de l'espoir, du courage et de détermination qui doivent conduire notre action. « En réalité, nous vivons aujourd'hui dans un monde où l'espoir est chaque jour un peu plus affaibli. Ainsi, le manque de travail signifie déjà que votre qualité de vie sera au-dessous de la mienne et de celle de vos parents, mais l'espoir vient du besoin de reconstruire un monde nouveau. Après la fin de la Seconde Guerre mondiale, ces gens à qui il appartenait de reconstruire l'Europe avaient beaucoup moins que vous actuellement... »

Zygmunt Bauman, professeur de sociologie polonais à l'Université de Leeds, considère que le mouvement Occupy... auquel la génération Erasmus a largement pris part, peut s'apparenter à un essaim d'abeilles, qui se rassemble puis se désintègre. Makowski adhère à cette conception, et appelle dans ce type de mouvement à la détermination et la persévérance. Et au courage : « Sans celui-ci, rien de nouveau ne se crée, ni ne se fait. Un aspect important, voire le plus important, de la bataille sur l'Europe, est l'engagement politique des jeunes et la compréhension des processus qui en découlent. La génération Erasmus sait déjà que ce ne sera pas facile. Elle sait, qu'il va falloir s'intéresser à la politique, se battre et négocier sa place dans un nouveau modèle. Par nouveau modèle j'entends que nous assistons à la fin d'un monde emprunt d'idéalisme, de l'idée d'un avenir toujours meilleur. »

Interrogé sur ce que peut offrir la jeune génération polonaise à l'Europe, Jaroslaw Makowski suggère que son potentiel correspond à sa soif de connaissance et de vitalité, qualité qui dépérit en Europe de l'Ouest. La vision historique, d'une Europe séparée entre Est et Ouest par le rideau de fer, est maintenant obsolète, cette configuration appartient au passé.

D'autre part, il est fondamental de tirer des conclusions adéquates du passé, des événements dont nous avons été témoins : « Comme le dit le prêtre Jozef Tischner "l'histoire invente des mots, afin qu'ensuite ces mots changent l'histoire". Un des mots qui a changé l'histoire de l'Europe est "Solidarité". J'aimerais que l'expérience de la "Solidarité", qui a fait tant de bien à la Pologne et à l'Europe, soit découverte sous un nouveau jour. De ce point de vue, je ne veux pas parler d'une génération Erasmus, mais d'une génération solidaire. »

Photos : Une (cc) masha_k_sh/Flickr; Jarosław Makowski, courtoisie de (cc) Instytutu Obywatelskiego.