Jaroslav Rudis: "Plus de tables rondes en Europe!"

Article publié le 22 avril 2016
Article publié le 22 avril 2016

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Vandam, c'est le nom du héros tragique du roman Nationalstraße, un des laissés pour compte de la Révolution qui habite dans un lotissement en préfabriqué de Prague. Cafébabel a rencontré son auteur, Jaroslav Rudiš, lors de la foire du livre de Leipzig de 2016, et s'est entretenu avec lui de l'histoire, de l'identité européenne et de l'importance des bars. 

"Je ne suis pas un Nazi. Ceci n'est pas du sang. C'est de la couleur. Je suis un ancien Romain. Un Européen. Voici ma confession."

Voila ce que nous annonce le narrateur-personnage Vandam vers le début de Nationalstraße (Luchterland 2013) , le roman de Jaroslav Rudiš, alors qu'il se trouve dans un bar, dans un lotissement en préfabriqué de Prague. Cela fait 25 ans que la Révolution de Velours a eu lieu et que les espoirs d'une plus grande liberté ont pris fin avec elle. C'est pour cela que Vandam se fait sheriff, garant autoproclamé du droit et de l'ordre;  plus d'une fois il s'en remet aux arguments des poings. Tragique, sombre, mais aussi, et surtout, drôle. Rudiš nous présente une histoire qui, en ces temps de crise migratoire, de montée des populismes et de xénophobie croissante, est plus que jamais d'actualité.

Vandam existe vraiment

On dit que le personnage de Vandam se fonde sur une personne bien réelle. Pourriez-vous nous en dire plus?

Le demi-frère d'un ami proche m'a un jour raconté sa vie. Il m'a regardé, puis m'a demandé si je faisais des pompes. Quand je lui ai répondu "oui, un peu", il a commencé a me faire le récit de sa vie. J'ai vu ce que c'était que de se battre, de survivre. Et cela m'a fasciné. C'était très sombre, triste, et violent, mais aussi poétique et plein de tendresse. 

Vandam se décrit toujours comme un ancien Romain, ou encore comme un véritable Européen. Qu'entend-il par cela?

Il sait bien que l'histoire, les événements qui ont eu lieu en Europe dans le passé, ont toujours une influence sur ce qui se produit aujourd'hui et sur nos identités, même si nous aimerions peut-être nous en distancier une bonne fois pour toutes et nous dire que nous vivons à présent dans un monde nouveau. Mais le fait est que nous ressentons encore ces blessures et ces angoisses et qu'elles n'en finissent pas de resurgir.

Si l'on demandait à Vandam de donner une définition de la culture, que répondrait-il?

C'est un érudit, il a beaucoup lu, sait comment le monde fonctionne. Par exemple, il répète toujours que "la paix n'est une pause entre deux guerres". Malheureusement, il ne croit pas vraiment en l'homme, il a peut-être plus foi en la nature et dans le fait que nous sommes au bord du précipice.  Pour ce qui est de la culture, l'homme le déçoit un peu. Mais il est malgré tout en paix avec lui-même et arrive à se sentir simplement européen.

Nous portons tous en nous une peur européenne

Vous indiquez dans la postface que vous souhaitiez écrire sur la "peur tchèque". Qu'entendez-vous par cela?

J'aurais peut-être mieux fait de parler d'une "peur d'Europe centrale". Une peur dont nous pensons régulièrement qu'elle est nouvelle. Mais plus j'y réfléchis, plus j'ai le sentiment qu'elle est enracinée en nous et que nous devons la combattre, parce qu'elle resurgit toujours. Ce n'est pas seulement cette peur, mais aussi nos préjugés, qui se répètent. Et chacun, de son côté, doit leur opposer la voix de la raison.

Le seul titre de votre roman, Nationalstraße, laisse entendre que la "Révolution de Velours" de 1989 y joue un rôle central. Quelle place cet événement occupe-t-il précisément dans le livre?

La Révolution de Velours, c'est le début de la fin du communisme, de l'ère du socialisme. Et bien évidemment, lorsque la génération des vainqueurs - je considère par exemple que j'appartiens au camp des vainqueurs - fait face à d'autres groupes, qui avaient nourri d'autres espoirs ou attendaient de bien plus grands changements, ces derniers ont un peu l'impression de s'être fait avoir. Mais il faut établir un dialogue avec eux, leur expliquer comment tout cela s'est produit, et pourquoi, dans l'ensemble, nous vivons en des temps heureux.

Le roman se déroule dans un bar. Dans quelle mesure le lieu d'origine a-t-il influencé le caractère du  personnage, et dans quelle mesure pensez-vous que le lieu d'origine influence la personnalité de chacun?

Il faut simplement se demander si l'on peut se séparer de ses origines, de ce qui nous est si familier. J'ai parlé des peurs en République tchèque, mais ce sont au final des peurs et préjugés qui ressemblent beaucoup à ceux que l'on retrouve en Allemagne. Les bars jouent un rôle crucial dans la société tchèque.

On y fait plus que de simplement s'enivrer. Bien sur, cela fait partie de l'expérience, mais c'est plutôt une forme de sociabilité qui s'y crée: on est assis ensemble autour d'une table, on parle, on se raconte des histoires. On s'y dispute, aussi, on s'attaque, mais on finit par se réconcilier, et ces échanges ont une vertu cathartique.  

Lecture de Jaroslav Rudis lors des Literaturtagen de 2015

Que faire à présent? Boire de la bière et parler.

Dans le livre, on retrouve toujours l'affirmation que la paix n'est qu'une pause entre deux guerres. Nous trouvons-nous aujourd'hui dans une telle phase? Peut-on encore sauver l'avenir de l'Europe sur le long terme?

Chacun doit décider s'il peut être sauvé en tant qu'homme. Il faut commencer par soi-même. Mais, contrairement à Vandam, je suis optimiste. Des vagues viennent balayer l'Europe centrale avec une force extraordinaire, mais je peux aussi imaginer qu'une période de calme reviendra. J'espère alors que la pause entre les guerres parviendra à se maintenir très, très longtemps. 

Vandam fait aussi souvent référence aux notions d'"action", de "bon vieux travail manuel" : avonc-nous besoin de plus d'activisme en Europe? 

Absolument, nous avons besoin d'activistes. Peut-être par le biais de tables rondes de quartier, afin de pouvoir échanger. Je trouve ça triste de voir que, de nos jours, on se barricade derrière l'idée que "ceci est ton opinion, et cela est la mienne" - ceux qui sont d'accord avec toi sont les gentils, et les autres, les méchants. C'est étouffant. Je dirais plutôt: plus de tables rondes pour l'Europe! (rires)

Vandam s'adresse avant tout à la nouvelle génération. Quel est votre message aux jeunes Européens?

Qu'il faut s'intéresser à l'histoire. Cela semble très condescendant, mais je crois vraiment qu'il est important de s'y intéresser, et l'histoire est un sujet fascinant. Comme je dis souvent, l'histoire est toujours la même. Et quand on se penche un peu dessus ou qu'on lit un peu, alors on commence à comprendre.

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Le roman Nationalstraße de Jaroslav Rudiš est paru en 2013 dans l'original tchèque, en 2016 en allemand chez Luchterland Verlag,  et il paraitra sous peu en polonais, en espagnol et en français.