J’ai visité Berlin avec un guide réfugié syrien

Article publié le 16 novembre 2017
Article publié le 16 novembre 2017

La crise migratoire est un sujet à la mode. Pourtant il est rare de croiser un réfugié au quotidien. À Berlin en revanche, c’est devenu commun depuis que Refugee Voices Tours embauche des guides touristiques qui racontent leurs histoires d’exil. C'est à travers les yeux de Mohamad, réfugié syrien, que j’ai pu découvrir la capitale allemande.

Samedi. Je me trouve à la sortie de la station de métro Mohrenstrasse, à Berlin. Il est à peine 15 heures et je suis parmi les premiers à arriver à la visite guidée intitulée « Why we’re here ». Un grand jeune homme à la barbe colossale et à l’expression modeste nous attend. Mohamad, originaire d'une petite ville à côté de Damas, sera notre guide pour la journée. Il nous demande gentiment de ne pas prendre de photos de lui. Il a de la famille en Syrie et ne souhaite pas que ses activités soient montrées publiquement.  

La visite guidée des réfugiés

Nous commençons la visite à la Platz des Volksaufstandes, une petite place ordinaire blottie entre un centre commercial et le ministère des Finances. C'est ici qu'en 1953, le soulèvement populaire de la RDA fut violemment réprimé par les chars soviétiques. Après ce bref aperçu de l'histoire allemande, Mohamad change de récit et nous emmène en Syrie, son pays d’origine, plus précisément celle des années 70 et 80. Nous le suivons attentivement. Nous sommes en 1973 et après un coup d'État militaire, Hafez al-Assad met en place une nouvelle Constitution. Les Frères musulmans se soulèvent contre le gouvernement, ce qu’ils feront à nouveau en 1982 à Hama, lors des évènements qui se solderont par le massacre de dizaines de milliers de civils.

  

Faire le lien entre l'histoire allemande et celle de la Syrie est une tâche difficile. Peu de choses unissent les deux pays, qui témoignent d’un passé historique très différents. C'est une façon de voir les choses, mais il existe bel et bien un point commun : des gens ordinaires désireux de vivre libres et en paix. C’est ça, l'histoire de Mohamad.

En partageant son récit personnel, il montre aux gens ce qu’il se passe dans son pays d'origine et explique pourquoi il a dû voyager jusqu'en Allemagne. « "Pourquoi sommes-nous ici ?" C'est la question que les gens veulent me poser mais ils n'osent pas, ou ne savent pas vers qui se tourner », explique-t-il.

Avec Lorna, une guide touristique britannique, ils créent Refugee Voices Tours en 2015. Active dans la communauté des réfugiés de 2012 à 2014, elle se rende compte par la suite qu'ils peuvent façonner et exprimer leurs histoires eux-mêmes. C'est alors que naît l'idée de créer une visite guidée à travers les yeux d'un réfugié, et Berlin est l’endroit parfait pour mettre sur pied un tel projet.

« Les gens sont parfois méfiants »

Suite de la visite. Nous sommes dans l'ancien siège de la Gestapo. Les bombes ont détruit les bâtiments qui abritaient la Gestapo et les SS en 1945. Une exposition intitulée « Topographie de la terreur » rappelle aux visiteurs les horreurs qui se sont produites ici.

Ici, Mohamad raconte l'histoire du régime de Bashar al-Assad et l'infiltration des forces spéciales dans la vie quotidienne des Syriens. À chaque arrêt, nous parlons de moins en moins de l'Allemagne et davantage de la Syrie. C'est la raison pour laquelle Mohamad et nous-mêmes sommes ici. Les personnes qui participent à ces visites sont désireuses d'en savoir plus sur la vie des réfugiés. « Il est difficile de les convaincre à l’égard des réfugiés [de prendre part à la visite]. Ils sont parfois méfiants », explique Mohamad.

Je regarde autour de moi. Sur le groupe de 20 personnes, je ne repère aucun Berlinois, uniquement des touristes et des étudiants en échange. Une fille prend des notes avec ferveur. Elle travaille sur un document de recherche comparative sur les politiques relatives aux réfugiés.  

Nous suivons Mohamad vers Checkpoint Charlie, lieu symbolique pour tous ceux qui ont réussi à échapper à un régime oppressif. Il commence à dévoiler son histoire personnelle. Il explique entre autres comment il a étudié les mathématiques en Syrie, comment lui et son frère ont fui en Libye pour y monter une boutique de design. Il raconte également comment, lorsque la situation a empiré en Libye, ils ont convaincu un pêcheur de les faire passer en Europe, un voyage périlleux de 48 heures en bateau dans les eaux méditerranéennes. Puis comment il a traversé l'Italie pour venir en Allemagne et s'installer ici.

« Comprendre à quel point nous sommes désespérés »

Je me dirige vers Mohamad à la fin de la visite et lui demande s'il est facile de partager une histoire telle que la sienne. « Au début ça ne l’était pas. Et même maintenant je me sens ... J'ai partagé cette histoire de nombreuses fois et ça me bouleverse encore », me répond-il. Beaucoup de ses amis ont vécu des expériences similaires et préfèrent ne pas remuer le couteau dans la plaie.

Pour Mohamad, le partage aide. Il n’hésite pas à répondre aux questions et à avoir une conversation sur le sujet. À quoi ressemble la vie dans un camp de réfugiés ? Quels défis rencontre-t-il en Allemagne ? Que peuvent améliorer les autorités à l’égard des réfugiés ? S’ensuivent des questionnements sur la politique internationale et l'implication de la Russie, des États-Unis et de l'UE. « Je vis de l'aide que l'Allemagne me fournit, affirme Mohamad sans hésiter, mais cela ne veut pas dire que je ne peux pas être critique envers leurs actions. »

La visite se termine au Gendarmenmarkt. Mohamad parle des années 1600, lorsque les huguenots français sont venus se réfugier en Allemagne. L'église huguenote française se tient sur la place juste en face d'une église allemande presque identique, comme un « beau symbole d'accueil ».

Pour le jeune réfugié, il est important de transmettre son histoire et de ressentir cette connexion avec son pays d’origine dans sa vie quotidienne. « J'espère que cette visite fera comprendre aux gens à quel point nous étions désespérés, [c'est la raison pour laquelle] nous avons immigré ici », souligne-t-il. « Ce n'est pas comme si nous l'avions choisi. Nous n'avions pas d'autre choix. »

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