« J’ai choisi de chanter en français car je trouve que c’est une langue qui se meurt ». Entrevue avec Cœur de Pirate

Article publié le 7 novembre 2009
Article publié le 7 novembre 2009
En tournée en France, Cœur de Pirate a fait une escale à Cébazat (Puy-de-Dôme) pour l'ouverture du festival Sémaphore en Chanson. L'occasion pour celle qui ne s'attendait pas à son succès mais qui a déjà vendu 100 000 albums de nous faire part de son amour du français et de son attachement à la scène. Pourquoi Cœur De Pirate ? Il n’y a pas vraiment d’origine.
C’est surtout parce que « Cœur De Pirate » représente un peu le côté vengeur et romantique à la fois de ce qui peut t’arriver pendant ton enfance, ton adolescence, ou même ta vie de jeune adulte. Je trouve que cela se prêtait bien au projet, surtout que je ne voulais pas faire cela sous le nom de Béatrice Martin.

Tu as commencé la musique avec le piano. Tu joues d’autres instruments mais c’est avec celui-ci que tu composes le plus facilement ?

Oui car c’est le seul instrument dont je sais bien jouer. J’ai  essayé de voir ailleurs à des moments de ma vie mais je n’ai jamais été vraiment capable.

Parle-nous de la genèse de ton album et de ton début de carrière très prometteur.

Je ne m’y attendais vraiment pas car quand j’ai commencé à écrire des chansons dans ma chambre, c’était comme une thérapie personnelle, pour tourner la page sur une adolescence que j’ai gardée bien renfermée.

Cela m’a permis de vraiment comprendre, d’analyser certaines situations. Quand j’écris des chansons  (pour cet album là) c’est pour illustrer les images idéalistes que l’on a des relations, de l’amour comme de l’amitié.  Tu crois que quand tu as une rupture amoureuse tu ne t’en sors jamais  car tu écoutes trop de musiques qui t’ont fait comprendre que tu n’en sors jamais. Mais c’est faux.

Par la suite je les ai mises sur My Space et une maison disque au Québec m’a repérée. Ils m’ont demandé si j’avais une démo. J’ai dit oui mais c’était faux donc j’ai enregistré plein de chansons en deux semaines et je leur ai envoyé. Ils m’ont fait « ok il  y a de quoi faire ». Et puis voilà j’ai sorti mon disque et tout baigne.

Le succès n’est pas trop difficile à vivre ?

Je ne le vois pas. Je le vois quand je fais des concerts mais sinon quand je prends le métro les gens me laissent tranquille donc c’est cool.

Tu as déjà participé à de prestigieux festivals; les Francofolies de la Rochelle, le Paléo Festival à Nyon. Est-ce que tu as des souvenirs particuliers ?

A La Rochelle c’était cool mais j’étais dans une salle, je n’étais pas dehors. Il y avait 500 places et elles étaient remplies. C’était super touchant. Mais surtout à Nyon et puis aux Ardentes à Lièges, je m’attendais à avoir 30 personnes devant moi et il y avait 4000 personnes  et à Lièges il y en avait 7000 alors qu’il n’était qu’une heure de l’après midi ! C’est vraiment là que tu te rends compte que ta musique a un impact sur tout un pays comme la Belgique ou la France où tu n’es jamais allée.

Tu as commencé la musique très jeune, est-ce que ce sont parents qui t’y ont incitée ?

Ma mère est pianiste et elle pensait que c’était important de montrer à ses enfants, même jeunes,  un instrument. Elle n’avait pas tort. Cela a très bien marché.

A quel moment tu t’es dit « j’aimerais bien être chanteuse et en faire mon métier »?

Je ne me le suis jamais dis. Je pensais que ce n’était pas pour les gens normaux de devenir chanteuse. Quand on m’a proposé de faire un disque, je me suis dit « Ok peut être que je vais en vendre 500, peut être que je vais pouvoir faire des petits concerts dans des salles à Montréal, dans des bars. Ca va être cool !» Finalement cela a pris une plus grande ampleur je pense.

Démarrer une carrière au Québec puis la redémarrer en France, c’est un petit peu la double peine ?

[rires] Non car ca s’est très bien passé au Québec comme en France mais pas de la même façon. En France cela a été très rapide,  Comme des enfants a directement été un gros succès alors qu’au Québec cela a fait que dalle. Cela a été vraiment un choc pour moi que la première chanson que j’ai écrite en français se retrouve sur toutes les radios et sur des compilations de Hit.

Le déclic c’est NRJ, Taratata ?

Oui Taratata vraiment je pense. A partir de ce moment là les gens savent que tu existes. Il y a ça et puis quand j’ai fait le JT du midi.  J’étais numéro un sur Itunes. L’impact que cela a ,la radio et la télé en France par rapport au Québec ! Au Québec mon truc s’est fait vachement de bouche à oreille.

Est-ce que lorsque l’on est dans une dynamique comme celle d’aujourd’hui, on a encore le temps ou l’envie d’écrire ?

J’écris tout le temps car je ne veux pas perdre cette faculté à écrire sous impulsion. Bien sur je ne vais pas sortir un album demain mais je compte le faire dans la prochaine année et demi ou dans deux ans.

Quels sont les déclics qui font que l’on a envie d’écrire quelque chose ?

Il faut tout le temps qu’il m’arrive quelque chose de malheureux. Là je suis quand même plutôt heureuse donc c’est un peu difficile mais je réussis à me rappeler des expériences qui allaient mal dans le passé. Ça me permet d’écrire des chansons encore.

Comme des enfants était ta première chanson en français. Tu as écrit des chansons en anglais avant ?

En fait j’ai écrit deux chansons en premier. J’ai écrit une chanson en anglais et Comme des enfants. Donc c’était ma deuxième chanson et ma première chanson en français. La mélodie, je l’ai eue, je sortais de la douche. Je chantonnais quelque chose et j’ai fait « Wow ! Cool ! Je vais pouvoir écrire une chanson encore ! ». Je suis allée l’enregistrer sur mon téléphone portable et puis j’ai couru au piano et j’ai fait mes trucs. Après ça, j’ai écrit mes paroles, et puis voilà.

Tu disais qu’il y avait une vraie opposition entre la scène francophone et la scène anglophone au Québec. Comment tu te situes par rapport à ça ?

Ok. C’est un peu sensible pour moi parce que j’ai choisi d’écrire en français car je trouve que le français est une langue qui se meurt. Il y a des gens qui s’expriment mieux en anglais, qui décident de s’exprimer mieux au niveau de la chanson en anglais. Tant mieux, OK, cool ! Mais si on sait le faire en français, si on est capable d’écrire en français, je vois pas pourquoi on se priverait de le faire.

Au Québec on a beaucoup de chance quand on chante en français et que ça fonctionne et que c’est bon, on a beaucoup d’appuis de la part des médias, ce qui est génial. Tous les Québécois savent parler français donc il y a un sentiment d’appartenance, enfin je sais pas, c’est dur à expliquer.

Moi j’ai voulu chanter en français parce que je m’exprimais mieux en français et que le français est une des langues les plus romantiques que je connaisse. Je ne vois pas pourquoi je m’empêcherais de faire les métaphores que je fais, dans une langue qui me permet de le faire.

Sur ton livret tu remercie Antonin Marquis de t’avoir poussée à continuer. Qui est-il ?

C’est le batteur d’un groupe qui s’appelle We are wolves à Montréal. Il avait entendu mes chansons et il m’a dit « Pourquoi tu pousses pas un peu plus fort ? Fais des concerts, fais quelque chose». Et c’est à partir de là que j’ai eu un déclic et que je me suis dit que j’allais peut-être continuer à écrire des chansons.

Donc c’est lui qu’on doit tous remercier !

Il n’y a pas que lui mais il y a lui entre autres ouai !

On a compris que la musique, l’écriture c’était important. Est-ce que la scène c’est secondaire?

La scène c’est très important. Je ne peux pas faire sans. Au début c’était très dur pour moi car c’est très très très très dur de faire des concerts quand on ne sait pas comment s’y prendre. La scène c’est quelque chose qui s’apprend lentement mais assurément et encore aujourd’hui j’ai de la misère. Des fois je fais des blagues pas drôles et des fois le public ne me comprend pas… Même au Québec. Partout en fait. Et puis c’est pas grave ça. On continue, on persévère. Un jour, je serai comme -M-. Quand je serai grande, je serai Mathieu Chedid.

En attendant Mathieu Chedid, il y a eu une rencontre avec Julien Doré.

Il y avait un duo sur le disque avec un chanteur québécois. Quand je suis venue en France, on m’a dit « est-ce que tu voudrais le faire avec Julien Doré ? » alors j’ai répondu « ouai pourquoi pas ». Je ne le connaissais pas, je ne savais même pas ce qu’était la nouvelle star avant que j’arrive en France. Nous, on a pas La Nouvelle Star. On a American Idole, Canadian Idole. Et puis on m’a dit que c’était une star…

Et tu as collaboré avec Omnikrom aussi…

[rires] Ouai ! Eux c’est mes amis. Ils m’ont proposé de faire une chanson avec eux et puis c’est parti. Je pense qu’on va faire un clip avec la chanson.

Vous avez deux univers un peu différents..

Ouai mais je suis devenue une chanteuse à refrain, comme les chanteuses à refrain de toutes les chansons de rap !

Est-ce que cette effervescence autour de toi te fait peur ?

ui, surtout quand tu te retrouves en couverture de Voici. Ça fait très peur ! [rires] Là tu te poses vraiment des questions. Moi j’étais une petite fille au lycée, quand j’étais ado j’avais pas beaucoup d’amis, et tout d’un coup j'ai retrouvé mon visage sur les hebdos. Les gens te reconnaissent dans la rue, ils viennent te parler. Ça fait peur mais j’essaie de le gérer, j’essaie de garder les pieds sur terre et puis ça fait plaisir aussi.

Je ne suis pas encore une célébrité. Quand je serai comme Patrick Bruel je serai une célébrité mais là je suis normale, je fais de la musique, je fais un travail comme pas mal de gens.

 Crédits photos: © Sémaphore en Chanson

propos recueillis par Céline Lemaire et Gabriel Zemron