Iva Bittová: «Avec le chant, je suis libre»

Article publié le 19 décembre 2008
Article publié le 19 décembre 2008
Elle incarne l’avant-garde mais sa musique folk très personnelle a su rester chaleureuse et populaire. Déjà huit albums et un avenir américain pour la violoniste, actrice et chanteuse tchèque.

« Sur scène, je veux me sentir le plus libre possible et ne pas mettre le public sous pression. » Iva Bittová, artiste tchèque aux multiples talents est de passage à Parme pour la clôture du Parma Jazz Frontiere. A en juger par la capacité de remplissage de la petite salle du Palazzo San Vitale, nichée en plein cœur de l’antique cité si chère au cœur des mélomanes, seuls quelques invités auront l’heureux privilège de l’entendre. En effet, ce 13e festival de jazz évolutif, à l’avant-garde de la musique contemporaine, semblerait presque confidentiel tant le cadre dans lequel il se déroule ne se prête pas aux déploiements de masse. 

Brouillard dans la vallée du Parme

Notre rendez-vous a été fixé à cinq heures, juste après les répétitions. Mais quand j’arrive sur les lieux, les portes de la salle, à première vue déserte, sont fermées. L’ambiance qui règne ici est celle d’un typique après-midi dominical dans la province de Parme engourdie au seuil de l’hiver. De petites feuilles d’arbres séchées et tourbillonnantes viennent s’échouer en se collant sur la vitrine des bars et des magasins de fringues. Dans le soir précoce, le brouillard croquemitaine ne tarde pas à envelopper places et palais, églises et campaniles, mais aussi les maisons, les rues et tous ce qu’elles contiennent. 

Un journaliste qui participe à l’organisation du festival réussit finalement à me faire entrer dans le palais. La Bittová divague aux prises avec un son qu’elle s’ingénie à rendre minimal. J’attends un instant qu’elle finisse de s’entretenir avec ses techniciens. N’étant pas vraiment satisfaite par les lumières qu’elle aimerait plus tamisées, elle leur demande, non sans bienveillance, de procéder à quelques petites modifications de son spectacle. Après quoi, la Diva s’inquiète de savoir s’il serait encore possible (autant que faire se peut en ce dimanche d’automne) de lui trouver quelques bougies et quelques fleurs afin de les déposer autour de son repose-pied.

De la musique pop & folk à l’avant-garde

A ses apparitions en public comme aux répétitions, l’expression d’Iva, qui change à chaque regard qu’elle vous lance, parait insaisissable. Armée de son violon, elle se laisse aller à une chanson populaire qu’elle interprète sur un mode virtuose. De Bjork à Joanna Newsom, de Vashti Bunyan à Bat for lashes, la Bittová fait partie de ceux qui, dans leur quête d’un art lyrique comptant toujours de plus en plus d’adeptes (y compris côté pop), ont suivi un véritable parcours ascétique. Semblables à des métronomes oscillant entre leurs propres racines et les tendances musicales modernes prospèrent, fleurissent et s’épanouissent ainsi une génération de chanteuses et de chanteurs folk qui découvrent étonnés le grand mélange des genres.

Cet univers lyrique peuplé d’étranges créatures hante des bois et des landes désolées d’où les revendications sociales sont le plus souvent absentes, préférant se laisser porter par une sorte d’agnosticisme aux teintes mystiques. Ephémère semble cependant ce phénomène de mode qui a saisi la scène folk alternative et continue de brûler à la manière d’un feu de paille.

Mais la musicienne tchèque ne s’en émeut guère…. Bien que séduite par le riche panorama offert par la musique contemporaine, celle qui reste après 20 ans de carrière un des points de référence de l’avant-garde mondiale n’a jamais changé d’idée à ce sujet. Elle ne souhaite pas innover à tout prix. Se sentir le plus libre possible sur scène reste sa principale préoccupation.

« Je ne veux pas mettre le public sous pression. Ce qui signifie que pour chaque chanson nouvelle, il me faut une année entière de préparation, sinon plus. Mais c’est ce qui reste le plus beau pour moi. M’exercer, me parfaire et prendre le temps d’élaborer les choses », m’explique-t-elle, alors que nous sommes assis dans le petit salon, à portée de main d’une corbeille de fruits gorgée de raisins. Sa conscience professionnelle et sa sensibilité ont mûri au fil des étapes d’un chemin tortueux qui commence sa route en ce jour de l’année 1958 où elle naquit à Bruntal en pleine Tchécoslovaquie communiste.

« A 14 ans, j’ai annoncé à ma famille que j’arrêtais le violon ! C’est ainsi que je me suis tournée vers l’art dramatique »

Dès sa septième année, poussée par un père musicien polymorphe qui aurait voulu l’entendre jouer comme un garçon, elle s’initie au violon. Entre elle et son instrument s’installe alors un rapport d’amour et de haine. « A quatorze ans, j’ai annoncé à ma famille que j’en arrêtais l’étude et la pratique. Parce que c’était trop pour moi, je ne jouerai plus ! C’est ainsi que je me suis tournée vers l’art dramatique. » Une activité à laquelle elle se consacrera durant plusieurs années. Après avoir tourné dans une dizaine de films, elle obtiendra de multiples récompenses (parmi les plus récentes : le prix de la meilleure actrice au festival Sinko V Sieti de Bratislava et à celui de Syracuse, aux Etats-Unis, pour son interprétation dans Little blue girl en 2007.

Toujours garder une certaine pureté

Toutefois, à 22 ans, après s’être rendu compte que la vie d’actrice ne lui convenait pas vraiment, elle renoue avec son violon. Et ce moment là, me confie-t-elle « fut le plus important de mon existence ». Les origines roms de son père de nationalité slovaque auront probablement eu une incidence capitale sur le devenir artistique d’Iva. Elle va suivre la trace d’illustres précurseurs de génie tels que Béla Bartók et Zoltán Kodály (tous les deux Hongrois) qui surent introduire dans leurs compositions de musique savante des éléments du folklore de leur terre natale. De son côté, notre violoniste y ajoutera sa touche, guidée en cela par un penchant naturel pour l’expérimentation. Avec le chant, « je me retrouve complètement libre ». Autrement dit : sans aucunes entraves académiques ! Et ce qui en ressort est effectivement sans précédent. 

« C’est mon langage. De nombreuses personnes disent qu’il est original. Mais je ne le pense pas. Je ne m’impose pas de limites. Quand j’en ai l’occasion, j’aime tout aussi bien travailler avec des musiciens de jazz qu’avec des musiciens classiques et même avec des DJ. » En s’efforçant toutefois « de toujours garder une certaine pureté » au contraire des « 80 % de personnes qui calculent comment faire pour que leur musique devienne séduisante et attractive dans le seul but de plaire au public. »

Installée depuis peu de temps aux Etats-Unis, elle y a trouvé un environnement très stimulant. Laissant derrière elle la Moravie du Sud en proie à un développement urbain incontrôlé, c’est dans le nord de l’état de New York qu’elle est allée chercher la quiétude perdue de son pays d’origine. Dans une maison entourée de forêts et de prairies où paissent les chevaux, elle vit avec son plus jeune fils. Antonin, musicien lui aussi, constitue l’un des maillons d’une famille qui arbore la gamme et les arpèges comme d’autres « blasonnent » de fleurs de lys leurs armoiries. C’est ainsi que les vicissitudes éprouvées en Europe s’estompent peu à peu.

Et les politiques dans tout ça ? Qu’en pense la Diva ? L’eurosceptique Václav Klaus, par exemple ? « Il y a beaucoup de choses en politique que je ne comprends pas », reconnaît-elle. « Mais ce que je sais, c’est que beaucoup de politiciens dépensent une grande énergie uniquement pour apparaître dans les médias et dans la presse. Ils se prennent pour des stars, voila ce qui me contrarie. » « Mais j’aime bien Obama », confesse sur un ton vaguement candide cette partisane résolue d’une musique libérée.

Non sans difficultés, ni précipitation, je replie mes petites affaires et mon caméscope. « Do you need help ? », me demande aimablement Iva Bittova. A mon grand regret, une grève me contraint de me hâter vers la « stazione centrale » dans l’espoir d’attraper au vol un hypothétique dernier train en partance, et je dois renoncer au concert vespéral.