Italie : vaincre la mafia en plein jour

Article publié le 15 décembre 2014
Article publié le 15 décembre 2014

Parler de légalité à Naples n’est pas chose facile et agir concrètement l’est encore moins. Mais il y a ceux qui retroussent leurs manches et ne se laissent pas décourager. Bien au contraire, ils investissent leur énergie et leur passion pour défendre la justice à laquelle Naples est parfois contrainte de renoncer.

L'initative est née d’un groupe de jeunes : ceux de l’antenne de l’association Libera, installée dans les quartiers de Vomero et Arenella et dirigée par Gianmario Siani, petit-fils du talentueux journaliste Giancarlo Siani, assassiné très jeune par la Camorra. Libera est une association antimafia. Elle a vu le jour en 1995 avec l’objectif de solliciter la société civile pour lutter contre la mafia et créer une synergie politico-culturelle et organisée tout en promouvant la légalité et la justice.

Contre mauvaise fortune

L’association nationale, présidée par Don Luigi Ciotti, mène son action sur plusieurs fronts tels que la promotion de la culture de la légalité, la sensibilisation par le biais de la mémoire ou de la réutilisation sociale des sièges confisqués par les associations criminelles. Parmi ses engagements concrets, on trouve la loi sur l’utilisation des biens accaparés à la mafia, la lutte contre la corruption et l’usure, les camps de formation antimafia mais aussi des projets sur le travail et sur le développement.

Libera collabore avec l’European Network of Deradicalisation, DG de la Commission européenne qui travaille dans le cadre de la dé-radicalisation de tout type d’extrémisme et d’illégalité. L'association est aussi reconnue à l'international. Présente dans 30 pays européens, elle travaille à se construire un réseau analogue en Amérique Latine, dénommé Alas et destiné à lutter contre les narcotrafiquants.                                             

L’antenne de Libera à  Vomero-Arenella – un des quartiers « bourgeois » de la ville, à haute densité de population et entrepreneuriale – est née il y a tout juste un an mais a déjà donné vie à d’importantes initiatives et a récemment soutenu la marche de la légalité, soit une réponse des associations anti pots-de-vin à une fusillade survenue la nuit du 8 novembre dernier. Une promenade « à la lumière du soleil » qui a suivi le trajet effectué par les criminels et lancé un message clair : il faut chasser la Camorra du territoire et condamner ces gestes. Parmi les initiatives on trouve aussi Altra socialità : un jeu de table contre le jeu de hasard, organisée pendant la nuit blanche de la municipalité Vomero-Arenella avec l’objectif de « mettre au jour un problème, celui du jeu de hasard, dont on parle peu, mais qui touche plus de 800 000 joueurs dépendants, et enrichit ceux qui spéculent sur les difficultés des autres », explique le référent de l’antenne.

On peut citer pêle-mêle d’autres initiatives telles que la dédicace de l’antenne à Petru Birladeanu et Gianluca Cimminiello, 2 victimes innocentes de la Camorra, la participation aux « Dialogues sur les mafias » auprès du complexe de San Domenico Maggiore ainsi qu'à la Journée de la Mémoire et de l’Engagement pour les victimes innocentes de toutes les mafias.

cafébabel a rencontré Gianmaro Siani, le référent de l’antenne de Libera de Vomero et Arenella pour faire le point sur une première année d’activités.

cafébabel : Un an après la naissance de l’antenne, considérez-vous avoir atteint les objectifs que vous vous étiez fixés ?

Gianmario Siani : Nous sommes nés il y a un an de cela avec l’objectif de faire de l’anti-Camorra et de la citoyenneté active dans notre quartier, en essayant d’impliquer le plus de jeunes possible. Grâce aux initiatives proposées, notre groupe est en croissance continue, et surtout, il a des projets.

cafébabel : Pourquoi une antenne était-elle nécessaire dans ce territoire ?

Gianmario Siani: Nous avons choisi le Vomero et l’Arenella non seulement parce que nous y  sommes nés, mais surtout parce que c'est ici que les citoyens sont faussement convaincus qu’ils ne sont pas concernés par les problèmes de la Camorra, qu’elle n’est pas présente dans leurs quartiers. Les vies brisées de Giancarlo Siani, Silvia Ruotolo et Salvatore Buglione, tous tués dans notre quartier par des criminels ainsi que le combat mené par tous les commerçants contre les pots-de-vin,  nous rappellent que la Camorra est présente à Vomero : nous, citoyens honnêtes, ne pouvons pas l’ignorer.

cafébabel : Parmi les nombreuses initiatives promises, quelles ont été les plus significatives ?

Gianmario Siani: Nous avons dédié l’antenne à Petru Birladeanu et Gianluca Cimminiello, deux victimes innocentes de la Camorra : ils étaient deux artistes, deux jeunes, qui à l’âge de 30 ans ont vu leurs rêves emportés par la cruauté criminelle. Nous y faisons continuellement hommage, pour que toutes les vies brisées par la criminalité organisée ne soient pas oubliées. L’antenne a ensuite collaboré avec les écoles en accompagnant les élèves dans les terres de Don Peppe Diana, où une coopérative sociale produit « la mozzarella de la légalité » sur un terrain confisqué au clan Zaza. D'autres produits provenant de terres confisquées sont commercialisés dans le reste de l’Europe. Nous avons ensuite promu quelques initiatives contre le jeu de hasard en portant notre attention sur la manière dont ce phénomène, en plus d’enrichir la criminalité organisée, est en train de devenir une plaie sociale dans ce quartier.

cafébabel : L’antenne s’est engagée pendant plusieurs mois sur la question de la « consommation critique » avec la Fédération Anti-racket  Italienne (FAI). Quel est le résultat de cette collaboration ?

Gianmario Siani : Nous avons collaboré avec la FAI en promouvant la campagne de « consommation critique, je paye ceux qui ne payent pas », en encourageant les consommateurs à être critiques, qu’ils choisissent de faire leurs achats auprès des entreprises qui ne payent pas de pots-de-vin ou qui les ont dénoncés. L’année dernière on a eu un très grand nombre d’adhérents à la consommation critique. Aujourd’hui, dans le quartier il y a environ trente entreprises qui ont collé un autocollant Addiopizzo Adieu pots-de-vin », ndt). Les jeunes de l’antenne se sont engagés en première ligne, ils se sont rendus chez différents commerçants et ont parallèlement impliqué les consommateurs. Notre objectif est d’augmenter ce réseau de citoyens honnêtes et vertueux, en rêvant d’un commerce libéré du racket et du recyclage.

cafébabel : Quel est l’engagement actuel de l’antenne ?

Gianmario Siani : Nous collaborons bien évidemment toujours avec la FAI – avec laquelle nous avons promu la promenade anti-racket « à la lumière du soleil » – nous avons conclus quelques jours auparavant une collaboration avec la coopérative La Locomotive dans le cadre du Forum des Cultures. Nous continuons à collaborer avec plusieurs écoles du territoire et nous sommes continuellement dans la mise en place de projets.

cafébabel :  Ce type d’association en faveur de la légalité – apparemment local – que comporte-il dans notre croissance en tant que citoyens du monde ?

Gianmario Siani : S’engager en faveur de la  légalité, je crois que cela comporte en quelque sorte  avant tout une croissance personnelle et qui concerne l’individu en tant que tel. Cela permet d’acquérir une conscience majeure de ce qu’est le rôle qui nous attend en tant que citoyens : la ville et le pays nous appartiennent mais ils nous sont parfois brutalement soustraits. Je crois donc que s’engager veut surtout dire se réapproprier ce qui nous appartient.

cafébabel : À quoi devons-nous nous attendre pour le futur de Libera ?

Gianmario Siani : Ce à quoi vous devriez vous attendre, je ne saurais pas vous le dire. Mais je peux en revanche vous dire ce que nous espérons et ce que nous attendons nous de l’antenne. On aimerait en effet qu’il y ait un intérêt et une implication toujours majeure de la part des citoyens parce que c’est seulement ensemble que nous pouvons vaincre et battre la Camorra.

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Les jeunes de l’antenne ouvrent une brèche sur une autre face de Naples, désormais visible en Italie et en Europe, qui acquiert une valeur ajoutée puisque cet élan propulsif vers la légalité provient des nouvelles générations. Elles nous montrent les potentialités de l’éducation à la citoyenneté active, de la diffusion de la culture de la légalité et de la mémoire, carburant de Libera.