Italie : « Nous sommes (aussi) ce pays raciste »

Article publié le 12 juillet 2016
Article publié le 12 juillet 2016

[OPINION] En 2016 en Italie, on meurt encore de racisme. Qu’il soit volontaire ou pas, l’homicide de Fermo a essentiellement (voir exclusivement) à voir avec la couleur de peau et la stupidité d’un homme. Peut-être que « Nous ne sommes pas ce pays », mais il va bien falloir se poser la question.

Les faits

Le 5 juillet après-midi dernier, Emmanuel et sa compagne Chinyere se promenaient dans le centre de Fermo, dans la région des Marches. Le couple a été approché puis importuné par un homme, Amedeo Mancini, un Italien connu dans la ville pour son tempérament violent et ses idées d’extrême droite. D’après la reconstitution des faits Emmanuel a tenté de défendre sa femme suite aux insultes xénophobes et racistes d’Amedeo Mancini, puis il est tombé à terre et a perdu connaissance suite aux coups qu’il a reçu. Tombé dans un coma irréversible, il est décédé le 6 juillet.

Emmanuel et sa compagne fuyaient une tragédie faite de souffrances et de peur. Une peur appelée Boko Haram qui avait tué leur fille de deux ans au Nigéria. Le couple avait traversé un désert grand comme le Sahara, la mer et la moitié de l’Italie, pour enfin arriver à Fermo, au sein de la structure d’accueil gérée par la Fondation Caritas in Veritate de don Vinicio Albanesi. Ils avaient notamment surmonté l’avortement subi par Chinyere pendant la traversée de la Méditerranée, à cause des violences commises par les trafiquants d'êtres humains. Le couple rêvait d’un futur meilleur en Italie, d’un nouveau départ. Emmanuel a perdu la vie pour défendre sa compagne d’une énième exaction et cette dernière a cependant eu le courage d’accepter de donner les organes de son mari, organes destinés à des compatriotes de ce monstre qui a ruiné sa vie. Une leçon pour tous ceux qui voient les personnes de nationalités différentes de la leur comme étant un mobile pour les détruire.

« Nous sommes aussi de ce pays »

« Nous ne sommes pas ce pays », a titré un article du quotidien italien le Corriere della Serale 7 juillet dernier. Pourtant, si, nous sommes aussi cela. Bien évidemment pas tous, mais nous sommes aussi la haine et le racisme qui ont tué Emmanuel Chidi Namdi à Fermo : un Nigérian de 36 ans qui a fui son pays et le fondamentalisme de Boko Haram pour trouver la mort en Italie. Parce que cet extrémiste de droite, ce supporter ultra, ce raciste - appelez-le comme vous voulez - est le fruit de l’ignorance, de la peur de la différence et de la stupidité d’une partie de la population et d’une classe politique dirigeante qui alimente le sensationnalisme pour chercher à obtenir toujours plus de voix. Une attitude terroriste et opportuniste où la violence et la simplicité de décisions insensées sont privilégiées au détriment de la réflexion. L’immigration, le racisme et les droits de l’Homme deviennent de simples mots instrumentalisés, cachés ou oubliés en fonction de la situation, de l’opportunité politique et de l’interlocuteur.

Parce que nous sommes ce pays où il faut des histoires comme celle d’Emmanuel et Chinyere pour rappeler à beaucoup (trop) de monde que les immigrés sont des personnes, que le racisme existe et qu'il est devenu un fléau social concret, qu’il faut continuer à le combattre et de toutes les façons possibles. Les uns contre les autres, tous contre la différence, l’étranger. Un jeu de reproches qui nous ramène 70-80 ans en arrière, comme si nous n’avions pas certaines horreurs en mémoire, comme si l’histoire se répétait et qu’on pouvait juste se contenter de la regarder, en tant que spectateurs impassibles et sans défense. Ou alors, cette histoire n’a peut-être jamais changé. L’histoire d’Emmanuel fait écho à celle de deux jeunes afro-américains tués par la police aux États-Unis la semaine dernière, les 4 et 6 juillet, tout comme à celle des cinq policiers tués à Dallas quelques jours plus tard. La haine qui appelle une autre haine nous entraîne tous dans une spirale de violence dépourvue de sens et de logique. Le tout, sous un voile de peur qui hante nos vies, les conditionne, les limite. Parce que la peur empêche la réflexion, le progrès, la civilité. Parfois l’humanité, aussi : comme celle qui manquait à ce monstre qui a tué en raison de la couleur de peau, ainsi qu’à certains représentants politiques qui instrumentalisent l’histoire ou la minimalise. Non, nous ne voulons définitivement pas être ce pays.