Italie : l'inébranlable culture du cash

Article publié le 5 avril 2016
Article publié le 5 avril 2016

Depuis 2011, en Italie, l'initiative du No Cash Day encourage les citoyens à oublier espèces sonnantes et trébuchantes pour leur préférer la carte bancaire. Mais dans un pays si peu enclin au paiement électronique, la vie sans carte bleue est-elle envisageable ?

Voici les trois conseils que mes amis m'ont donnés avant mon départ pour l'Italie : « Prépare-toi à manger en grande quantité, ne te fie jamais aux horaires annoncés et aie toujours du liquide sur toi ». 

Je me suis habituée à la cuisine italienne en un clin d'oeil et j'ai très vite compris que j'éliminerais plus de calories en marchant d'un bon pas plutôt qu'en attendant indéfiniment le bus. Mais je ne me suis toujours pas faite à la passion des Italiens pour l'argent liquide, à leur « cash culture ». 

« C'est pas si compliqué »

La faible utilisation de la carte bancaire dans les magasins et les restaurants est une caractéristique italienne typique qui me donne des boutons à chaque fois que je me rends compte, après avoir commandé un café, que je n'ai pas d'espèces sur moi. La lenteur avec laquelle les Italiens passent au paiement électronique s'explique par des racines culturelles complexes, notamment par le manque de confiance en un moyen de paiement immatériel. 

« L'argent liquide est la seule véritable monnaie », selon un vieux monsieur rencontré il y a une semaine dans une petite tabaccheria de San Giovanni à Rome. La vendeuse m'avait refusé un paiement par carte pour un paquet de chewing-gums. Le monsieur en question m'a alors montré un billet de 5 euros tout en montrant le paquet de cigarettes qu'il voulait acheter. « C'est pas si compliqué », ajouta-t-il alors que je sortais pour trouver un autre magasin. 

Ce jour-là, j'avais volontairement laissé mes espèces chez moi pour tester mes capacités de survie dans la ville, munie uniquement d'une carte bancaire. J'avais eu cette idée grâce à l'initiative italienne du No Cash Day, lancée en 2011 pour souligner les atouts des transactions électroniques. Elle tombe cette année le 5 avril. Son objectif est d'éliminer les obstacles aux paiements immatériels dans le pays.

Au cours de cette expérience, je suis allée dans des petits boutiques et des supermarchés où j'ai choisi des articles entre 2 et 10 euros. Dans la quasi totalité de ces magasins, les employés me regardaient avec étonnement quand je sortais ma carte - alors que j'aurais pu retirer de l'argent au distributeur d'à côté. Au premier abord, j'ai eu l'impression que les supermarchés n'étaient pas hostiles à la carte bancaire, mais quand j'ai demandé si je pouvais payer par carte dans un supermarché du quartier de l'Esquilino, une jeune employée m'a dit que le montant minimal était de 50 euros.

Quand je suis arrivée à la gare de Termini pour acheter un billet de train pour Pérouse - où se déroulait le Festival international du journalisme -  de joie, j'ai couru vers un distributeur automatique de tickets. Même l'hôtel que j'avais réservé sur place m'avait envoyé un e-mail de confirmation comportant la mention : « Seuls les paiements en espèces sont acceptés ».

#ItalianPaper 

D'après certains chiffres, les Italiens utilisent les espèces pour plus de 89 % de leurs transactions. La moyenne européenne est de 60 %. Daniela, architecte romaine, considère que le paiement en liquide est plus sûr dans les petites boutiques et au marché. « Mais quand j'achète quelque chose dans un magasin que je connais bien, je préfère payer par carte, je pense que c'est une question de confiance », explique-t-elle.

Fabio, réalisateur originaire de Térame, effectue ses achats en ligne, comme ses dépenses pour des festivals, par carte bancaire. Mais c'est seulement parce qu'il n'a pas le choix : « Je paie toujours en espèces dans les boutiques ou au restaurant. Je pense que c'est le mode de paiement le plus sûr puisqu'il s'agit d'une transaction directe qui ne permet à aucun tiers d'accéder à mes données personnelles ».

Outre le manque de confiance dans les transactions électroniques, les commissions supplémentaires élevées expliquent aussi la préférence italienne pour les paiements en liquide. D'après les commerçants, les banques taxent jusqu'à 2% du montant des achats par carte - une charge trop lourde pour eux. 

Alfredo, entrepreneur de Rome, raconte son anecdote. Il s'apprêtait à acheter des bonbons. N'ayant pas d'espèces et le vendeur n'acceptant pas la carte, il a donc dû marcher 10 minutes jusqu'au distributeur le plus proche pour pouvoir acheter sa dose quotidienne de sucre. « Cela aurait été plus simple si j'avais pu payer par carte, râle-t-il. Mais je les comprends, ils veulent éviter les commissions supplémentaires. »

D'après un rapport de 2014 sur le blanchiment d'argent, l'argent liquide est le moyen de paiement préféré pour les transactions de l'économie informelle italienne, l'intraçabilité et l'anonymat étant assurés. Le phénomène est connu : en évitant les paiements électroniques, les boutiques et restaurants n'établissent pas toujours de reçu et peuvent ainsi déclarer des bénéfices réduits. L'emploi excessif d'argent liquide augmente le risque d'activité frauduleuse.

Geronimo Emili, de No Cash Day, voit les choses différemment. Pour lui, les consommateurs ne sont pas conscients des coûts exhorbitants de la production de monnaie, dus à l'impression, au transport, à la numération et aux dispositifs de sécurité. En Italie seulement, chaque citoyen, à travers ses impôts, dépenserait environ 200 euros par an pour payer l'émission de monnaie. « Qu'est-ce qui coûte plus cher : les commissions bancaires ou l'émission monétaire ? ».

L'initiative du No Cash Day, soutenue par des sponsors comme L'Association des Banquiers d'Italie (ABI), Banka Sella ou Payleven, invite les citoyens à renoncer à leurs espèces le temps d'une journée. Alors si vous osez, le 5 avril, sortez votre carte bancaire et comme le veut le slogan : « N'oubliez pas, oubliez l'argent liquide ! ».