Italie : jeunes, beaux et forcés à émigrer

Article publié le 9 décembre 2014
Article publié le 9 décembre 2014

Les derniers chiffres de l'OCDE l'attestent : en Italie, on ne mise pas sur les jeunes. Bien que le pays ait grandement évolué socialement et économiquement depuis 50 ans, l'émigration des jeunes reste encore une tendance persistante. 

Les vacances d'été sont un des rares moments dans l'année durant lequel certains membres de la famille, partis ici et là dans le monde, se retrouvent sous le même toit. Cette année, c'était au tour de ma grande-tante, turinoise d'adoption mais sicilienne d'origine.

Tandis que les petits-enfants et les arrières petits-enfants se jettent à la mer pour contrer les chaleurs estivales, elle ne mouille que ses jambes en regardant toute cette petite famille s'agiter devant elle. « Je n'ai jamais appris à nager, à mon époque personne n'avait l'idée d'aller à la plage pour une baignade », confie-t-elle. « Mais tante, Bagheria est à côté de la mer, tu ne mettais jamais les pieds dans l'eau, même en été par de telles chaleurs ? ». « Non, ma mère avait toujours un bébé qui allait naître et un autre à qui elle devait tenir la main, elle n'avait jamais le temps de nous amener ici. Et puis mon père est mort durant la guerre, et à treize ans mes frères et moi travaillions déjà à l'usine pour subvenir aux besoins de la famille. »

Elle et ses frères, huit au total, n'ont pas eu une vie facile. Ça n'est pas étonnant qu'ils aient tous voulu, une fois devenus adultes, émigrer vers le Nord de l'Italie, plus industralisé et plus riche, vers les Etats-Unis ou encore vers l'Amérique du Sud. Certains sont partis et ont amélioré leur vie, d'autres sont partis pour se retrouver dans les mêmes conditions de vie difficiles, mais dans tous les cas personne n'est resté ou n'est retourné au pays natal, sauf pour les vacances.

L'Italie a eu depuis cette époque une grande croissance économique (le « boom economico » des années 50-60) et la société italienne a progressé. Pourtant, cette période de miracle économique ressemble plus à un moment historique ponctuel de l'Histoire que nous, jeunes, pouvons seulement imaginer. 

Bien que nos conditions de vie soient incontestablement meilleures que celles de nos grands-parents, les jeunes d'Italie ne se montrent toujours pas satisfaits et continuent à émigrer à la recherche d'une vie meilleure par-delà les frontières.

Un épisode emblématique de cette situation s'est déroulée dans un bar à Bruxelles où j'étais avec d'autres jeunes italiens qui, comme moi, étaient là pour le travail ou pour des stages. Nous blaguions sur l'appelation « expat' » avec laquelle les Belges se réfèrent à nous (diminutif d'« expatrié », terme qui, à l'origine était utilisé pour se référer à ceux qui travaillaient dans les institutions européennes), quand à un certain moment de la conversation, un d'entre nous arrêta les bons mots avec un ton un peu cynique : « Je ne me sens pas "expat'", mais je me sens immigré comme l'était mon grand-père ».

Bien que la Belgique offre une bonne qualité de vie, cela reste un pays pluvieux et froid, auquel il manque une véritable identité nationale et qui fait face à de nombreux problèmes sociaux. Une grande partie d'entre nous convenait que la recherche d'un emploi offrant de tels avantages en Italie était inimaginable, mais la tentation de retrouver le pays natal était toujours présente.

Cette éventualité semble d'ailleurs plutôt loin au regard des derniers chiffres de l'OCDE. Le chômage des jeunes a atteint un niveau record en Italie, 53% des jeunes occupent un emploi précaire et 70% des nouveaux contrats sont temporaires. 

Nous les jeunes italiens grandissons désormais en réalisant amèrement que les postes au soleil sont très limités, et que pour suivre nos propres rêves, il nous faudra la plupart du temps émigrer vers un pays où le climat sera toujours sujet de plaintes entre Italiens.

La cause est la crise économique, mais aussi la politique de réduction des investissements dans l'éducation et la formation des moins de 25 ans  menée depuis vingt ans en Italie, contrairement aux autres pays européens qui eux ont augmenté en moyenne de 30% leurs investissements dans ce domaine. On peut ajouter à ce problème la part grandissante des recherches d'emploi « informelles » (par clientélisme notamment) à cause de l'inefficacité des agences de recrutement.

Le chômage touche autant les jeunes sans qualification que les jeunes qualifiés. Dans certains cas, être trop diplômé peut même devenir un handicap : les patrons ne choisissent pas ceux qui sont très diplômés par peur que ceux-ci se plaignent des conditions de travail précaires qu'ils ont l'intention de leur proposer.

Et c'est ainsi que pour beaucoup, la possibilité de suivre une carrière dans la lignée de ses études ou d'obtenir des financements pour innover équivaut à s'installer par-delà les frontières italiennes. Les  « têtes » du pays partent donc, et quand un pays perd ses meilleurs talents, il perd également ses ressources les plus précieuses. L'économie italienne dépense donc de l'argent pour instruire ses jeunes - pas assez nous l'avons vu - mais ne bénéficie pas des retombées économiques et sociales de leurs investissements puisque les jeunes, une fois formés, n'ont d'autre choix que de quitter l'Italie.

L'Italie propose parmi les meilleures études universitaires d'Europe et les jeunes formés en Italie sont appréciés pour cela. Pourtant, les jeunes quittent l'Italie par manque de méritocratie et de mobilité sociale, un manque qui rend la recherche d'un travail extrêmement difficile. 

Quelques petites mesures ont été prises, mais elles sont encore très insuffisantes pour inverser la tendance.  Seul un changement de la politique pour la jeunesse et la culture pourrait permettre aux jeunes d'avoir l'opportunité concrète de rester en Italie - sans pour autant les empêcher de partir à l'étranger pour se perfectionner ou découvrir de nouvelles cultures. Mais pour le moment, nous faisons toujours face à l'impossibilité de trouver notre place dans la société italienne, et nous allons continuer à acheter des billets d'avions low-cost pour rendre visite à nos amis immigrés partout dans le monde.