Italie : fertilité n'est pas synonyme de maternité 

Article publié le 5 septembre 2016
Article publié le 5 septembre 2016

[OPINION] En écrivant quelques lignes pour le Fertility Day, le ministère de la Santé a pensé que pousser les jeunes couples à procréer rapidement était une bonne solution pour combattre la décroissance démographique. Le problème n’est pas de concevoir un enfant, mais de choisir de le faire consciencieusement et de l’élever. Et c’est justement là que l’État est aux abonnées absents.

Ne soyez pas si sévères. Ce n’est pas la faute de la chère ministre Beatrice Lorenzin. En fait l’idée n’était même pas la sienne. Et ce n’est pas elle qui a inventé la campagne publicitaire pour le 22 septembre, et pour s’en rendre compte, il suffit de faire une simple expérience : lire les différents bandeaux publicitaires avec cette voix nostalgique, chantante et un peu nasale qui rappelle les actualités cinématographiques de l’Institut Lumière des années 30 lorsque Mussolini moissonnait fièrement le blé à main nue face aux femmes italiennes « mères de la patrie », asséchait les Marais Pontins et faisait arriver les trains à l’heure. Les quotidiens de l’époque tapaient le slogan « Il Numero è Potenza » (le nombre c’est la force, ndt). Des décennies plus tard, le ministère de la Santé est désormais obnubilé par la volonté oppressante d’accroître la population italienne, de la rendre forte, pour être enfin pris au sérieux lors des réunions internationales et ne plus se sentir obligé de devoir offrir des glaces et des cravates

« Jeunes utérus fertiles, votre horloge biologique fait inexorablement tic-tac. La patrie a besoin de vous ! ». C’est grosso modo la paraphrase des bandeaux publicitaires promus par le ministère de la Santé pour cette mystérieuse « Journée de la fertilité », instaurée le 2 septeùbre dernier et rebaptisée  « Fertility Day » parce que ça donne sûrement un côté plus cool et créatif avec la langue de Shakespeare. Et, comme nous le rappelle le ministère, « Être des jeunes parents est la meilleures façon d’être créatifs ». Mais, en y réfléchissant bien, ça ressemble plus à un remake moderne des slogans inventés quatre-vingt ans plus tôt pour la Journée de la mère et de l’enfant au cours de laquelle les génitrices de l’Empire étaient accueillies par des salves d’applaudissements et étaient incitées à continuer d’enfanter.

Le problème, c'est que les temps ont profondément changé. C’est à se demander si à Rome, la chère ministre Lorenzin et son entourage s’en sont aperçus. Une chose est sûre : la campagne publicitaire de promotion des naissances a été un échec stérile, une initiative prématurément avortée avant même de voir le jour (le site de l’initiative a bien-sûr déjà été bloqué), cette campagne aura juste permis de générer de la colère et de l’ironie. Elle est probablement due aux bien pensants habituels qui n’éprouvent même plus d’indignation face à l’énième manque de respect pour la vie et la singularité des personnes. Cette campagne démontre par ailleurs que ceux qui devraient contribuer à améliorer la réalité et la rendre vivable sont en fait en décalage total avec la réalité.

Il y en a pour tous les goûts. Tu ne veux pas faire d’enfants parce que ce n'est pas le bon moment ? Tu ne veux pas attendre ou tu ne veux pas prendre le risque ? Tu devrais avoir honte, femme (pratiquement toutes les affiches ne s’adressent presque exclusivement qu’aux femmes) car le bien de la patrie passe avant ta beauté. Jeunes filles et jeunes femmes, jeunes plants en mesure d’accroître les rangs de la culture tricolore : qu’importe si vous ne pouvez tout simplement pas vous le permettre, si vous êtes dans la précarité ou que vous allez très certainement perdre votre travail, lorsque vous demanderez votre congé maternité à votre chef, procréez, et donnez une utilité à ceux qui l’ont désormais perdue et vivent en parasitant les ressources de l’État. Dit autrement : les grands-parents seront ravis de pallier aux manques des aides sociales et des services en maternité en Italie. Et pardon si les images des affiches frisent le ridicule, entre les mères qui caressent leur ventre arrondi avec un sablier à la main, les robinets qui coulent (une référence au référendum abrogatif du 12 juin 2011 qui comportait une question sur la privatisation de la distribution de l'eau, ndlr) et des jeunes en pleins ébats vec un improbable émoticône qui sourit entre la plante des pieds : la pérennité des Italiens est assurée par tous les moyens, y compris par des chaussures pour bébé qui arborent l’écharpe aux couleurs tricolores.

On peut rire et plaisanter à volonté sur l’importunité du message véhiculé par les images publiées par le ministère. Et si on veut on peut aussi décider de croire aux « bonnes intentions » présumées de la ministre Lorenzin qui a affirmé que le message véhiculé n’était pas celui souhaité. Mais quelques doutes demeurent lorsqu’on feuillette le « Plan nationale sur la fertilité » publié par le ministère de la Santé. Rien qu’en lisant le nom, on se fait à nouveau la réflexion que ça aurait très bien fonctionné (et avec les mêmes mots)  à l’époque où Mussolini a créé l’Office National pour la Maternité et l’Enfance (cet organisme fût institué en 1925 dans le but de relancer le taux de natalité en aidant les mères, ndlr).

Mais le côté facétieux de l’histoire s’évapore dès qu’on ouvre le fameux Plan : on ne comprend pas pourquoi « la tendance des femmes à remettre la maternité à plus tard au nom de leur carrière personnelle » serait « dangereuse ». Et quelle réponse apporter à la question rhétorique : « Que faire face à une société qui a escorté les femmes hors du foyer familial, en leur ouvrant les portes du monde du travail, mais en les entrainant vers des rôles masculins qui ont par ailleurs provoqué un renvoi du désir même de maternité ? » . Essayons d’y répondre : on peut faire en sorte que la parentalité soit un choix libre et une possibilité réelle. Loin de la culture de la parentalité obligée, rigoureusement biologique et hétérosexuelle - italienne de la pointe de la moustache au bas de la jupe - (vive les stéréotypes de genre), de la culture qui oblige une mère à réprimer ses ambitions pour le « bien supérieur de la famille » et le père à accepter n’importe quel emploi pour ramener de l’argent à la maison pour une famille à qui la société a imposé de fonder un foyer alors que ce n’était peut-être pas encore le moment.

Le choix responsable n’est pas de concevoir et d’accoucher d’enfants, mais de les éduquer et les élever. Gardez ça à l’esprit, chère ministre.