Istanbul, ou la nouvelle Athènes

Article publié le 9 août 2013
Article publié le 9 août 2013

L'idée de « forums dans les parcs » est venue d'un besoin de dialoguer, de rassembler les idées diverses, et de mieux se comprendre pour travailler à une meilleure vie ensemble. 

Juste après que le mouvement #OccupyGezi, ait été́ expulsé du parc de Gezi, sur la place Taksim le 15 juin, des milliers de personnes ont commencé à se rassembler dans des forums de quartiers pour discuter des problèmes locaux et nationaux qui touchaient directement leurs vies. Tous les soirs, des personnes de tous milieux sociaux se rassemblent dans les parcs vers 21 heures pour prendre la parole. Ils discutent de l'avenir d'un pays qui essaye de donner un sens à la plus importante vague de protestation sociale de son histoire moderne. 

La jeunesse combattante

Ridvan Salih, un ingénieur électronique de 26 ans, s'identifie à la fois comme faisant partie de Yoğurtçu Park (à Kadiköy, sur la rive Asiatique d'Istanbul) et de Abbasağa Park (à Besiktas, au sud de Taksim). Il a l'impression de naviguer entre Athènes et Sparte, faisant allusion à la pratique de la démocratie directe dans ces parcs. Salih pense que ces forums, organisés dans l'herbe, ont relancé l'« esprit de Gezi », le leitmotiv que l'on entend chez presque tous les participants dans les parcs. Comment cela se manifeste t'il ? « Imagine des centaines de personnes installées tranquillement dans leurs tentes et qui brusquement reçoivent des gaz lacrymogènes à forte dose. Elles fuient la mort dans la nuit, en criant de ne pas piétiner les fleurs du parc alors même qu’elles courent pour leurs vies. » nous répond Salih. 

Il y a plus de 85 forums dans les parcs de Turquie, mais le nombre exact est difficile à évaluer, chaque jour il s’en crée de nouveaux, tandis que d’autres d'autres disparaissent. Avec un emploi du temps au jour le jour, chaque forum a ses propres actions, ses programmes et séminaires. Tous sont basés sur les besoins de chaque groupe. Ils sont organisés démocratiquement dans les termes de leur contenu. Ilayda Aktüre du forum de Maçka (du quartier aisé de Nisantasi) explique comment leur groupe a créé un forum exclusivement sur le débat constitutionnel. Ce n’est pas sans rapport avec le nouveau processus politique sur lequel le parlement travaille pour parvenir à un consensus sur le projet d'une nouvelle constitution. 

Le combat contre la partialité des médias

Malgré un ciel qui tourne à l’orage, la foule n'a pas l'air de vouloir conclure une discussion animée sur les prochaines élections locales qui doivent se tenir en mars 2014. Alors que la nuit tombe, le groupe se rassemble autour de la faible lueur d'un réverbère. Comme dans presque tous les forums, les participants du parc Cihangir, une partie aisée de la ville près de Taksim, discutent de la nomination d'un candidat qui représenterait tous les forums au cours des futures élections. « Quelque soit celui ou celle qui sera choisi, on devra établir un mécanisme qui rende le candidat responsable de notre mouvement » précise Ahmet Saymadi, un militant. Il pense que le succès des forums vient de l'absence de tout parti politique qui pourrait leur faire de l’ombre. 

Coskun Alkan, un employé́ de banque, explique l'importance de rallier à leur cause les personnes qui n'ont pas participé aux manifestations de Gezi. « Ceux qui ont été́ exposés à la désinformation importante des médias pendant la résistance pensent que nous sommes des voyous » dit-il. « On doit leur montrer que nous n'en sommes pas ». Après avoir pris la parole au sein des forums de Cihangir et Levent (le quartier d'affaires d'Istanbul, à Besiktas), Abbasaga Park est sa troisième intervention. « Avez-vous déjà̀ vu des nationalistes marchant à côté des Kurdes pour protester contre quelque chose avant Gezi ? » demande-t-il. « C'était impossible ! Cela a été́ un moment historique quand des milliers de Kurdes et de Turcs dans tout le pays ont manifesté ensemble contre la violence policière à Lice ». Alkan fait allusion au jour où un jeune de 18 ans a été́ tué pendant une émeute, durant laquelle les manifestants protestaient contre la construction d’une nouvelle gendarmerie à Diyarbakir, au sud est de la Turquie, où se trouve une importante population Kurde. 

Pendant une performance de danse organisée par les participants d'Abbasaga, une étudiante de 23 ans, Cansu Akkiliç, m'a montré un quotidien nommé Abbasaga Poste (Abbasaga Postasi), daté du 5 juillet. « Attendez-nous, Gezi, on arrive » est écrit sur la couverture, une promesse qui malheureusement n'a pas pu être tenue, puisque la police a interdit l'entrée de Gezi Park le jour suivant. Akkiliç croit encore au pouvoir du rassemblement. « On a une foule vraiment intéressante ici. Des Kurdes, des Turcs, et des personnes de toutes religions aussi bien qu'athées, de la communauté́ homosexuelle, des femmes voilées, des nationalistes, des libéraux.... on apprend quelque chose de tous. » 

Le rôle des réseaux sociaux

Les réseaux sociaux, qui ont été́ utilisés pour les échanges d'informations pendant les protestations, sont encore l'outil le plus important de l’après Gezi. Avec la censure généralisée dans les principaux médias, les forums sont suivis sur Twitter. Une page spéciale appelée « les parcs sont à nous » (Parklar Bizim), est suivie par plus de 10 000 personnes sur Facebook, et elle est mise à jour régulièrement par une équipe de volontaires de chaque forum. « Démocratie ouverte », (Açık Demokrasi) est une nouvelle initiative qui a pour but de rapporter les discussions des forums des parcs sur les réseaux en ligne. Les sujets tels que la réduction du seuil électoral, qui est de 10% en Turquie et est vu comme l'obstacle majeur à une représentation juste au parlement, ou l'augmentation de la liberté́ d'expression dans le pays, sont juste deux exemples des sujets les plus commentés. 

Ilkay Bilgiç, une fonctionnaire turque, est persuadé que ces forums sont égalitaires, qu'ils sont des éléments qui s'équilibrent d'eux-mêmes et activent le processus démocratique avec lequel les citoyens possédant un nouveau pouvoir transformeront les mécanismes locaux et nationaux. « Une nouvelle compréhension a emergé ici : les demandes politiques seront réalisées par le pouvoir des citoyens, et les personnes n'attendront plus que leur revendications soient acceptées par le pouvoir actuel. » dit-elle. Il y a un parfum d'optimisme presque palpable dans l'air des forums des parcs.

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