Isola Art Center à Milan : l'art s'attaque au béton

Article publié le 15 novembre 2007
Article publié le 15 novembre 2007

Attention cet article n'est paru dans aucun groupe du magazine et n'a donc fait l'objet d'aucune relecture.

Dans un quartier populaire de Milan, un collectif d'artistes et de riverains, Isola Art Center, lutte depuis 6 ans contre les projets immobiliers de la municipalité.

Lier l’art contemporain et la défense de l’espace public. C'est le leitmotiv de Bert Theis, un artiste luxembourgeois, membre fondateur de l’Isola Art Center. En 2001, les premières informations commencent à filtrer sur l’avenir urbanistique du quartier Isola Garibaldi, situé dans la périphérie milanaise.

Un groupe de jeunes architectes du quartier décident de sensibiliser les riverains aux changements à venir : les premiers plans de réhabilitation de la zone prévoient la construction d’un axe autoroutier en forme de Y, scindant le quartier en deux. De parts et d’autres de ces voies, la mairie prévoit de construire 30 000 à 90 000 m3 de nouveaux immeubles dans un quartier ouvrier, plutôt pauvre en espace vert. Dans les années 70, quelques rares jardins ont été plantés sur les décombres d’anciennes usines.

En 2001, un groupe d'artistes décident de la construction d'une palissade en bois blanc sur le tracé prévu de l’autoroute. L'objectif est d’attirer l’attention des riverains : «pour nous, le défi restait d’utiliser les ressources de l’art contemporain pour obtenir un véritable changement politique et urbanistique» , poursuit Bert Theis. L’œuvre d’art est censé disparaître au bout de trois mois. Elle est maintenue durant six ans.

« A partir de 2002, j’ai compris que ce symbole, cette palissade, ne suffisait pas. Il fallait en faire une barrière sociale et politique», se souvient Theis. Un 'bureau de transformation urbaine', le OUT [Office of Urban Transformation], est alors créé pour apporter le matériel technique et l’impact médiatique nécessaire pour que les riverains s’expriment et organisent leur combat.

Un référence culturelle à Milan

Les architectes et les artistes du OUT lancent alors un sondage auprès des riverains, leur demandent de décrire le quartier comme ils aimeraient le voir. Le designer Marco Vaglieri se charge de réaliser des dessins et des maquettes à partir des témoignages recueillis.

L’association de riverains se choisit même un slogan : 'Et si c’était comme ça ?'. Plus tard, les résultats de l'enquête sont publiés partout : placardés dans les magasins, sur les abris-bus et même envoyés dans les boîtes aux lettres des responsables municipaux et des promoteurs immobiliers.

Finalement, en 2002, les artistes décident de s'installer au second étage d'une usine abandonnée, propriété de la municipalité. C'est dans ce squat de fortune, baptisé 'Stecca degli Artigiani' par les locaux, que seront organisées les expos et les conférences à venir.

A Milan, l'Isola Art Center est vite devenu une référence culturelle. Le mouvement a d’ores et déjà reçu le soutien de nombreux intellectuels, parmi lesquels Dario Fo, homme de théâtre et auteur italien, qui a reçu le prix Nobel de littérature en 1997.

Plus de cinquante artistes de renommée internationale y ont exposé leurs œuvres. Comme la Slovène Marjetica Potrc, à l’origine de nombreux projets audiovisuels dans les quartiers délabrés en périphérie des grandes métropoles.

Le bureau 'OUT' s’est aussi développé à l'étranger : au Mexique, à Genève en Suisse et en Corée, grâce à un réseau d'architectes concernés par la recherche de solutions urbanistiques adaptées aux problématiques locales.

(Foto: ©Isola)

Tuer le centre commercial

Malgré la mobilisation générale, les travaux d'aménagement urbains, prévus depuis 2001 par la municipalité, ont déjà commencé. Bert Theis déplore notamment que la mairie ait donné carte blanche à des promoteurs immobiliers peu scrupuleux, comme la firme américaine 'Heinz' (USA) ou l'homme d'affaires italien Salvatore Ligresti, inculpé dans les années 1980 dans diverses affaires de corruption immobilière. A l’époque où Milan était même surnommée 'Tangentpolis', 'la ville des pots-de-vin'.

«Nous nous retrouvons souvent seuls, au moment de négocier avec les constructeurs», explique t-il. «Les autorités municipales nous font faux bond. Nous réclamons qu'elles assument leurs responsabilités publiques.»

Le collectif de riverains a pour l'instant entamé des procédures judiciaires et réussi à ralentir le premier projet prévu : un centre commercial de 30 000 m3.

Mais Bert Theis se montre réaliste : «ce n'est pas que nous sommes opposés à toute construction ; nous voulons simplement que cela se fasse différemment. Nous savons que nous ne pourrons pas arrêter cet immense projet. C’est pour cela que nous concentrons nos efforts sur le petit quartier d’Isola.»

A l'instar du quartier milanais, de plus en plus d'artistes contemporains et de riverains des grandes métropoles ont choisi la diffusion d'informations et la mise en avant d'une mobilisation internationale pour s'opposer à des projets immobiliers douteux. Cet automne par exemple, Biennale d’art contemporain d’Istanbul, était l'occasion idéale pour attirer l’attention des médias et du monde de l’art sur cette extension du domaine de la lutte.