Islande : Les Pirates, à l'abordage de la politique

Article publié le 15 avril 2016
Article publié le 15 avril 2016

En Islande, le Parti Pirate est confortablement en tête des sondages depuis les révélations des Panama Papers sur les comptes offshore du premier ministre Sigmundur Davið Gunnlaugsson. Reportage dans un pays au bord de la mutinerie.

Le Parti Pirate islandais ne fait pas confiance aux politiques classiques. Cette formation antisystème, qui était à ses débuts une plateforme pour la liberté d’information, est à l’heure actuelle en tête des sondages en vue des élections législatives, à la suite du scandale des Panama Papers ayant provoqué la démission du premier ministre.

Selon une récente étude, le parti récolterait aujourd’hui 43 % des voix. Cependant, une enquête réalisée le 11 mars a démontré que, même avant les révélations, le Parti Pirate a été crédité en moyenne de 38 % d’intentions de vote tout au long de l’année passée, gardant ainsi la première place. Si des élections étaient organisées en ce moment en Islande, aucune coalition majoritaire ne pourrait être formée sans les Pirates.

« Les gens sentent bien que notre position est d’engager des changements pour transformer le système, plutôt que de faire des réformes sur des détails qui pourraient ensuite être réformés à nouveau », déclare le parti sur son site internet.

Le Parti Pirate, emmené par l’ancienne activiste WikiLeaks Birgitta Jónsdóttir, refuse d’être catalogué de gauche ou de droite. « Nous nous considérons comme des hackers — pour ainsi dire — de nos systèmes gouvernementaux actuels et dépassés. »

« Ils ne pourront pas y résister encore longtemps »

Le parti affirme que le manque de transparence en politique a permis à l’ancien premier ministre Sigmundur Davíð Gunnlaugsson et à deux autres ministres de premier plan d’avoir des activités bancaires éthiquement douteuses. Si l’on en juge par les manifestations qui ont eu lieu dans la capitale, Reykjavik, la population est aussi de cet avis.

Environ 23 000 personnes — près de 10 % de l’électorat islandais — ont pris part à ces rassemblements, presque entièrement organisés via les réseaux sociaux. La page Facebook Jæja fonctionne comme une plateforme en ligne pour informer les participants des manifestations à venir. 

L’une des administratrices de la page, Sara Oskarsson est artiste et membre du Parti Pirate. Elle préfère toutefois se définir comme une citoyenne « très inquiète et en colère ». « Jæja ne représente aucune organisation, aucun mouvement en dehors de lui-même », explique-t-elle. « C’est une plateforme pour que la voix du peuple se fasse entendre. »

L’opinion publique ne semble pas très favorable aux politiques classiques. Même les médias locaux prédisent que le gouvernement actuel et les ministres présumément impliqués vont traverser une mauvaise passe.

« Ils ne pourront pas y résister encore longtemps », déclare Paul Fontaine, rédacteur en chef du Reykjavík Grapevine « Tant que l’opposition insistera, les manifestations continueront et des désaccords grandiront dans leur propre camp. » 

Le journaliste américain ajoute qu’après deux coalitions composées de quatre formations différentes, « les gens voient le Parti Pirate comme l’exception à la règle ». Il pense que leur politique basée sur la démocratie directe et sur davantage de transparence « séduit les Islandais, épuisés par la corruption ».

Valgerður Björk Pálsdóttir, secrétaire générale du parti Avenir Radieux (Björt framtíð, en islandais, ndlr) partage cette opinion : « Les gens veulent seulement un système non corrompu et des hommes et femmes politiques qui disent la vérité et agissent en accord avec ce qu’ils prônent ». Elle admet que les électeurs peuvent voir les Pirates comme « une bouffée d’air frais, quelque chose de très différent du gouvernement actuel », mais espère qu’ils tendront l’oreille pour écouter également ce qu’Avenir Radieux a à dire.

Une constitution participative

Le Parti Pirate se distingue d’autres mouvements semblables de par le monde, car il peut compter sur le support d’un large électorat et a un projet pour l’économie et pour une gouvernance plus étendue. L’idée de voir les Pirates à la tête de l’Islande n’est donc peut-être pas si saugrenue que ça.

Le Parti déclare qu’il doit écouter le peuple et « faire en sorte qu’il y ait de nouvelles élections le plus vite possible ». Il met aussi l’accent sur la nécessité d’adopter une nouvelle constitution, celle en vigueur étant selon lui « complètement floue » sur des points cruciaux.

En 2013, il s’en est fallu de peu pour que le pays vote une « constitution participative ». Les citoyens, rassemblés sur une journée, avaient pu lister des principes qu’ils voulaient voir figurer dans les nouvelles propositions. Par la suite, les participants pouvaient donner leur avis sur le contenu du document par Facebook, Twitter, e-mail ou courrier postal. Au total, 3 600 commentaires sur 360 suggestions avaient été été récoltés.

Même si la constitution ainsi née a été approuvée par référendum en octobre 2012, elle a finalement été bloquée par le Parlement, ce qui a créé des désaccords avec la population.  « Le gouvernement actuel l’a "prise en otage" en quelque sorte et a saboté le processus de sa mise en application », explique Oskarsson.

Grandeur et décadence de Sigmundur Davið Gunnlaugsson

Les antisystèmes du Parti Pirate auraient dû attendre encore un an que le mandat du gouvernement s’achève, mais l’implication de Gunnlaugsson dans le scandale des Panama Papers a tout changé.

En 2013, Gunnlaugsson semblait avoir le vent en poupe. Il devenait le plus jeune ministre islandais et était rendu célèbre par sa décision de ne pas céder au système bancaire du pays suite à la crise financière de 2008. Toutefois, sa cote de popularité avait récemment décliné et son implication dans le scandale des Panama Papers lui a porté le coup de grâce.

Selon les révélations, en 2007, Gunnlaugsson et son épouse Anna Sigurlaug Pálsdóttir ont monté une société aux Îles Vierges britanniques, pour y déposer son héritage, qui a détenu des obligations émises par trois banques islandaises. Lorsqu’il a été élu député en 2009, il a vendu sa part à sa femme pour 1 dollar, mais n’a pas déclaré aux impôts l’existence de cette société.

Le public voit ces obligations comme un conflit d’intérêts puisqu’on peut affirmer que les banques exerçaient ainsi une influence sur le gouvernement islandais. Face à des manifestations monstres, Gunnlaugsson a remis sa démission et a cédé sa place à son suppléant, Sigurður Ingi Johannsson, ancien ministre de la Pêche et de l’Agriculture.

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Cet article a été rédigé par notre équipe locale de cafébabel Aarhus. Toute appellation d'origine contrôlée.