Irlande : l’émigration « accidentelle »

Article publié le 27 janvier 2012
Article publié le 27 janvier 2012
Tandis que des milliers de jeunes fuient l’Irlande à mesure que la dépression s’installe, d’autres, qui prévoyaient de revenir, sont bloqués dans d’autres pays. Un homme raconte ici comment les portes « se sont refermées derrière lui » après son installation à Beijing puis Bruxelles.

L’effondrement de Lehman Brothers a eu lieu la semaine où nous sommes arrivés à Bruxelles. Deux semaines plus tard, le gouvernement irlandais signait un chèque en blanc pour garantir les dettes des banques irlandaises. Tout ça ne manquait pas d’intérêt mais ne nous touchait pas directement. Dommage pour les banquiers, voilà ce qu’on s’est dit. Et pas facile pour les politiques. Heureusement qu’on n’est ni riches ni importants. « Deux cafés, un scone et un brownie, s’il vous plaît. » On se partageait la lecture d’un journal britannique dans un café belge au personnel moustachu et plus tout jeune. Les journaux parlaient de séisme économique, mais on avait l’impression d’être un public qui regarde un drame grandiloquent se dérouler en haute définition sans se rendre compte qu’il fait partie de la pièce.

On était des expatriés irlandais. Aller à l’étranger, c’était un choix. On avait quitté Dublin en plein essor en 2007. On voulait goûter un peu de culture étrangère et rentrer une fois repus. C’était l’idée. On ne se rendait pas compte que la porte d’accès à l’Irlande se refermait derrière nous. Beaucoup de choses ont changé au cours des 30 mois qui se sont écoulés depuis. Le séjour à l’étranger qu’on pouvait interrompre à notre gré s’est transformé en exil économique imposé, à l’issue incertaine, définitif peut-être. On a émigré. Accidentellement. À la merci des marchés d’échange.

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Cette histoire est en train de devenir banale. On a un ami, chercheur en chimie, qui a travaillé aux Pays-Bas et aux USA mais qui ne sait rien de l’économie liée au savoir et à la recherche en Irlande. Il n’y a pas de travail dans les universités irlandaises. Un autre, expert dans le domaine de l’énergie éolienne, se retrouve à des milliers de kilomètres de notre chère « Ile de l’Innovation ». En 2007, on avait la vingtaine et la sensation (vaine) de pouvoir contrôler nos vies. Maintenant, en 2011, nous voilà trentenaires, à la merci des forces étrangères : les marchés d’échanges, les bureaucrates de Bruxelles, les financiers de Francfort. On ne s’en sort pas si mal, j’en suis bien conscient. Je devrais m’estimer heureux d’avoir quitté le navire avant la débandade. Et soulagé d’avoir échappé au piège de la dette. Mais si je prenais le temps de recenser tout ce qui va, je n’aurais plus beaucoup de temps pour me plaindre.

On espérait, ma compagne et moi, passer quelques années à l’étranger et rentrer à Dublin une fois que le prix de l’immobilier aurait à nouveau retrouvé un niveau normal. Ce souhait-là au moins s’est réalisé. Ce dont on ne prenait pas la mesure, c’est que cet effondrement ne serait pas isolé. Les prix de l’immobilier ne reviendraient pas simplement à un multiple normal du revenu médian, ils feraient plonger tout et tout le monde avec eux. Une modeste propriété pourrait bien sous peu devenir abordable, mais abordable ne veut pas dire grand-chose quand les perspectives d’emploi sont en chute libre.

De l’expatrié à l’émigrant

Le changement psychologique de l’expatrié à l’émigrant a coïncidé avec l’acceptation du fait que notre attitude était injustifiée : on ne serait pas toujours capables de se débrouiller seuls. On avait l’impression, à un moment, que les décisions du genre où s’installer, avoir ou pas des enfants, choisir ce qu’on allait manger étaient plus haut dans l’échelle des priorités que la question de savoir d’où allait venir la prochaine paye. On n’était tellement pas inquiets pour trouver du travail (on n’avait connu que le plein emploi) qu’on avait laissé tomber deux jobs tout à fait satisfaisants à l’été 2007 pour s’offrir une année à voyager. C’est certainement un signe de complaisance doublée d’une vision à court terme quand on renonce à un travail productif au nom de l’aventure et de l’expérience.

La décision de partir à l'étranger fut l'antithèse de la sécurité.

Sans raison particulière, on est partis en Chine. C’était un pays qui méritait autant qu’un autre d’être visité et qui nous convenait bien : totalement exotique et moins fréquenté par les globe-trotters de tout poil que la Thaïlande. De quoi satisfaire notre besoin de nouveauté autant que notre snobisme vis-à-vis des destinations très fréquentées. On gagnait 100 euros par semaine en donnant des cours à temps partiel dans les coins excentrés de Beijing, ville de béton tentaculaire, ce qui me laissait du temps pour écrire un livre sur une Chine en rapide mutation. Un journaliste à l’œil affûté a remarqué que la tradition des écrivains irlandais qui parlaient des difficultés des émigrants était peu à peu remplacée par des « travelogues » plus ou moins farfelus rédigés par des gens qui voyageaient pour voyager. « Il a raison, je me suis dit, les choses ont changé. » Sans me rendre compte à quel point la liberté illusoire de notre génération était sur la sellette. Atterrissage à Bruxelles, sans emploi mais avec un reste de confiance héritée du « Tigre celtique », nous étions prêts à défier la récession, à trouver du travail et à gagner notre vie ici en attendant de vouloir retourner en Irlande.

Une petite Belge ?

Chaque jour depuis septembre 2008, la réalité s’infiltre avec acharnement. Le vent a tourné et ne semble pas vouloir souffler pour nous. On a atteint l’âge déconcertant de 30 ans. La turbulence passagère décrite par le journal dans ce café belge est devenue un bruit de fond permanent. La perspective de retourner en Irlande se fait de plus en plus floue (et donc d’autant plus désirable). Dans un monde de plus en plus complexe, le choix était simple : continuer notre vie à Bruxelles ou se réveiller à 40 ans et se rendre compte qu’on a attendu un vent favorable qui n’est jamais venu. Alors on a eu un bébé. Pour nous occuper, vous voyez. Ça, ça complique les choses, de façon essentiellement merveilleuse. Mais la joie ne va pas sans son lot d’angoisses en remorque : est-ce que notre fille va se sentir irlandaise ou belge ? Il y a plein de Belges qui ne se sentent pas belges, alors pourquoi lui infliger ça ? Mais rentrer à Dublin maintenant, ce serait un pari beaucoup trop risqué, alors on doit rester en-dehors de l’Irlande. Nos amis aux États-Unis, en Allemagne et en Angleterre ont le même sentiment. Les choses finiront par arrêter d’empirer en Irlande mais j’espère que ça se passera avant que nos racines ici soient trop profondes pour qu’on les arrache.

Photos : mer (cc) [noone]/ lowfi.camaiani.it/; Assis sur les toits (cc)citx/squarevision.livejournal.com/  flickr