Irlande : l'avortement, tué dans l'oeuf ?

Article publié le 13 septembre 2013
Article publié le 13 septembre 2013

C’est une bataille politique qui mêle philosophie du droit et idéologie. L’Eglise, des médecins, des jeunes activistes et différentes associations ont animé le débat sur l’avortement durant les années passées. Le Parlement irlandais vient d’approuver une nouvelle loi qui pourrait apaiser la situation. Qu’en est-il vraiment ? Reportage dans les rues de Dublin.

Un projet de loi adopté par l’Oireachtas (le Parlement irlandais, ndt) autorise enfin l’avortement en Irlande, comblant ainsi un manque qui a causé souffrances et embarras à des milliers de femmes. Le Protection of Life During Pregnancy Act autorise l’avortement lorsqu’il existe des risques « réels et substantiels » pour la vie de la femme, y compris celui, difficile à établir d’un point de vue médical, du suicide. La peine de prison, pouvant aller jusqu’à 14 ans et basée sur le Offences Against the Person Act - un code datant de 1861 et n’ayant jamais été aboli - perdure pour le médecin et la femme qui pratiqueraient un avortement hors de ce cadre légal.

L’avortement existe bien, mais ne se voit pas

Depuis 20 ans et le référendum de 1992, ayant rendu légal le droit de se rendre à l’étranger pour se faire avorter, le débat fait rage et la « fuite des utérus » n’a jamais cessé : selon des estimations non officielles, ce sont au moins 4000 femmes qui chaque année quittent l’Irlande pour une interruption de grossesse. Les femmes irlandaises se font avorter, mais elles le font en silence et sans aucun soutien de l’Etat. La situation se complique pour les immigrées et les demandeurs d’asile, pour lesquels il est difficile, voire impossible, de voyager et qui ne peuvent se permettre les dépenses liées à une intervention à l’étranger. Désavouant le vieil adage irlandais « An Irish solution to an Irish problem » (une solution irlandaise à un problème irlandais, ndt), l’avortement en Irlande existe mais ne se voit pas, et s’exporte fréquemment : de nombreux centres, dont certains sont financés par l’Etat, fournissent des informations sur les options qu’ont les femmes en cas de grossesse non désirée, dont l’avortement. La Irish Family Planning Association, une organisation en charge d’éducation sexuelle et de santé reproductive, propose, par le biais de son réseau de conseillers présents dans toute l’Irlande, un service de consultation gratuite aux femmes enceintes. Si ces femmes le désirent, ces conseillers les aident à planifier une interruption de grossesse dans une clinique anglaise et assurent également un suivi post-avortement. Au siège de Cathal Bruga Street, à Dublin, on est d’avis que le nouveau projet de loi permettra enfin d’éclaircir une législation obscure, mais on juge inacceptable que subsiste la criminalisation des médecins et des femmes impliqués dans un avortement.

Richie Keane, activiste au sein de Doctors for Choice, l’association de médecins et d’étudiants qui se bat pour un avortement légal et sans risque en Irlande, se montre plus explicite : « Vous savez, 14 années d’emprisonnement, ça peut faire peur… La situation actuelle est particulièrement frustrante pour nous médecins parce que… parce qu’il n’y a pas de loi ! Il n’y a pas de données officielles ou de  directive pour les médecins. Dans les faits, les arrestations sont très rares, mais les médecins et patientes redoutent d’éventuelles conséquences légales ». Son avis sur le Protection of Life During Pregnancy Act est tout aussi négative : « La nouvelle proposition de loi présente encore beaucoup de limites et de lacunes. » Richie estime que les questions concernant l’objection de conscience et le rôle des comités éthiques doivent être abordées, particulièrement dans un pays où un grand nombre d’hôpitaux sont gérés par des institutions religieuses. « Le médecin a le devoir, indépendamment des convictions qui sont les siennes, de prendre soin de la santé des femmes. L’avortement est une question de santé. »

Une bataille idéologique

Une question de santé, certes. Mais la réalité des faits semble toute autre. Le débat sur l’avortement est influencé par des points de vue idéologiques difficilement négociables, comme plus particulièrement celui de l’Eglise Catholique. Là où le langage et la science définissent clairement la différence entre embryon, fœtus et enfant, les catholiques voient un parcours non interrompu et uniforme entre le moment de la conception et la vie adulte. Un slogan de Youth Defence (l’association anti-avortement la plus active au niveau national, étroitement liée au conservatisme catholique et disposant de ressources financières considérables provenant en partie tout droit des Etats-Unis) dit que « nous sommes tous des embryons devenus grands ». Sur leurs affiches, qu’on trouve partout en ville, on peut lire que « l’avortement ne sauve pas des vies, il tue des enfants ». Ce n’est pas par hasard que les activistes anti-avortement se parent du titre exclusif de pro-life, comme si le reste du monde était pour l’extinction de l’espèce humaine.

La haute hiérarchie de l’Eglise est intervenue dans les discussions concernant le nouveau projet de loi et sont allés jusqu’à menacer d’excommunier les politiciens en sa faveur. Le catholicisme est partie intégrante de la culture et de l’identité irlandaise et l’Eglise a réussi, depuis l’indépendance de 1922, à imposer une grande partie de son code éthique aux législateurs de la république d’Irlande. Outre la présence tangible de l’Eglise dans les secteurs clé de la santé et de l’éducation, les dogmes religieux ont eu la part belle dans beaucoup de thématiques d’intérêt publique : la vente de contraceptifs n’a été légalisée que vers 1985 alors que l’interdiction de divorcer n’a disparu de la Constitution qu’en 1995 et que les « activités homosexuelles » n’ont cessé d’être un crime qu’ en 1993.

Les conquêtes de ces droits désormais acquis à tous les Irlandais n’ont été possibles que grâce aux mobilisations populaires menées par des activistes d’avant-garde tenaces.  Le mouvement pro-choice irlandais est impliqué dans des activités de lobbying, des campagnes d’information et dans l’assistance proposée aux femmes aux prises avec une grossesse non désirée.

la culture de l'autodétermination

L’organisation Abortion Rights Campaign (ARC) réunit plusieurs associations dans tout le pays. Suite à la mort tragique de Savita Halappanavar, l’ARC a intensifié ses efforts visant à un changement législatif et culturel. Pour eux aussi, comme l’explique Kate, l’avortement est une question de droit à la santé : « les comportements vis-à-vis de l’avortement en Irlande sont discriminatoires : une femme enceinte ne peut pas bénéficier des mêmes procédures médicales qu’une femme qui ne l’est pas, car selon notre Constitution, le fœtus aussi a des droits ». Une des lacunes les plus graves de la nouvelle proposition de loi concerne la possibilité d’avorter dans le cas où le fœtus ne serait pas en mesure de survivre en dehors de l’utérus : c’est ainsi qu’une femme est obligée de poursuivre sa grossesse même quand elle sait que l’enfant sera mort-né. Non seulement la loi irlandaise continue à menacer la santé des femmes, mais à nier leur droit à l’auto-détermination, les condamnant à succomber sous le poids de la biologie : « En Irlande, on ne peut avorter que si on risque de mourir, c’est la merde ! » L’ARC fournit des informations claires et détaillées sur l’avortement à l’étranger et sur la pilule abortive, que l’on peut acheter en ligne et qui peut être utilisée sans risque jusqu’à la neuvième semaine de grossesse.

D’autres organisations, telles que Abortion Support Network, soutiennent les femmes en prenant en charge une partie des frais liés à l’avortement et d’autres, comme Women on Web,  les aident à se procurer la pilule abortive.

Pour certains irlandais, le sujet est source de désaccord. D’autres, surtout des hommes, s’en désintéressent. La plupart (dont de nombreux catholiques) estime qu’un changement doit avoir lieu et que les femmes irlandaises ont le droit de protéger leur santé et leur dignité. Le débat sur l’avortement est encore vif, même dans les pays où existe une législation relativement permissive. A ce jour, l’avortement est encore illégal ou sujet à d’importantes restrictions dans de nombreux pays du monde, plus particulièrement en Afrique, en Amérique du Sud et en Asie centrale. Figurent également dans l’actualité récentes des réformes de la loi sur l’avortement en Espagne et des nouvelles données faisant état du fait qu’il est de plus en plus difficile de se faire avorter en Italie.

Remerciements à Manu Tomillo, Valentina Calà et Clare, guide et aide précieuse dans la réalisation de ce reportage.

Video Credits: Cafébabel European Magazine/ youtube

Cet article fait partie de la série de reportages “EUtopia on the ground”, projet de Cafebabel.com soutenu par la Commission Européenne, en collaboration avec le Ministère des Affaires Etrangères français, la Fondation Hippocrène et la Fondation Charles Léopold Mayer.