Irlande : la vie en vert

Article publié le 20 août 2013
Article publié le 20 août 2013

Associez la couleur verte et l'Irlande et vous obtiendrez facilement des images de la Saint Patrick ou celle d'un shamrock, le trèfle celtique, symbole national. En revanche, le vert fera rarement penser à l'engagement environnemental du pays. Et pour cause, l'Irlande accuse un léger retard dans ce domaine. Mais elle se rattrape, à grand coup de pédale !

Sous le soleil hésitant de juin, des cyclistes casqués et parés de gilets fluo tracent sur les routes détrempées de Dublin et des ados en combinaison de néoprène sautent joyeusement dans la Liffey, la rivière qui traverse la capitale irlandaise. À première vue, la ville ressemble à n'importe quelle ville moyenne européenne. Propre et accueillante.

Dublin a pourtant bien changé en 10 ans. À la grande époque des années 90, le Tigre celtique rugissait dans les moteurs de milliers de voitures achetées avec l'euphorie du crédit facile. La ville était congestionnée et les rebuts d'une société de consommation toute neuve nourrissaient les déchetteries sans être triés. Puis la récession est venue. Et avec elle, de nouvelles préoccupations.

Quand elle a débarqué à Dublin en 2003, la Française Anne Bedos a constaté qu'il était impossible de se procurer un vélo d'occasion à un prix raisonnable. La ville était pourtant parsemée de bécanes abandonnées au profit de la belle voiture à crédit. A travers son association Rothar (qui veut dire vélo en gaélique), Anne est allée chercher à la casse, avec l'accord de la mairie, toutes ces vieilles bicyclettes pour les remettre en selle.

Une décennie plus tard, l'Irlande organise sa deuxième National Bike Week, histoire de faire un bilan du chemin parcouru : la municipalité a sorti la peinture pour tracer des pistes aux cyclistes et pour éviter les accidents, et a banni les camions dans le centre – mais pas encore les impressionnants bus à impérial qui roulent à gauche, qui plus est. Instaurés en 2009, les Dublin Bikes (équivalent des vélibs parisiens) ont connu le plus gros succès d'Europe. Résultat ? Plus de 68 % de cyclistes en 10 ans !

Tous en selle !

Le grand retour de la « petite reine » est un peu symptomatique de ce que vit l'Irlande aujourd'hui. Elle permet de faire des économies – les Irlandais faisant partie des européens les plus endettés. L'essence et les transports en commun sont chers. Deuxièmement, elle permet de réduire les gaz à effet de serre. Un mini coup de pouce pour une Irlande très en retard sur ses engagements de réduction d'émissions carbone.

Le parti des Verts irlandais a mis en place, lorsqu'il était dans la coalition au pouvoir en 2009, une initiative qui a grandement contribué à inciter les gens à prendre leur deux-roues : le Bike to work scheme, un dispositif pour « aller au boulot en vélo ». Le deal est passé avec son employeur qui s'engage à rembourser jusqu'à 500 euros l'achat d'un vélo utiliser pour le commuting, les trajets quotidiens maison-bureau. Chez Penny Farthing Cycles sur Camdem Street, le vendeur nous assure tout sourire que 2 vélos sur 3 sont achetés grâce à ce petit avantage non négligeable et que depuis 4 ans l’enthousiasme est toujours là.

« Toutes ces mesures ont contribué à normaliser l'usage du vélo, c'est certain, remarque Anne Bedos, mais il y a encore du progrès à faireBeaucoup de choses se font d'abord au niveau local ou par la volonté d'une personne, comme les Dublin Bike, bébé de l'ancien maire de la ville, Andrew Montague. Mais l'Irlande manque véritablement d'une vision globale concernant la protection de l'environnement

l'influence de l'exterieur

Fin connaisseur de la politique en Irlande depuis 30 ans, Desmond O'Toole, membre du conseil central du Labor Party (le parti travailliste au pouvoir) concède que l'environnement n'est pas une préoccupation majeure au niveau politique : « La totalité des mesures et des normes adoptées ces dernières années n'est que la transposition de directives européennes. Et cela vaut aussi dans d'autres domaines, comme le social. » relativise-t-il.

Anne et Desmond reconnaissent tous les deux que la société irlandaise, engagée encore timidement dans le combat de l'écologie et la protection de l'environnement, est poussée par une certaine influence extérieure. Les Européens qui vivent en Irlande et qui représentent presque 10% de la population, apportent dans leurs bagages certaines pratiques et aussi un certain esprit d'entreprise.

C'est le cas du belge Olivier van der Elst qui a senti dès 2007 le potentiel de croissance du marché du vélo électrique. Avec sa femme irlandaise, ils ont créé la société Green Aer, dans un secteur où il y avait toutes les voies à tracer. Sous une tente dressée sur la péninsule de Howth, ils attentent, en ce samedi pluvieux, l'arrivée de la course organisée pour promouvoir leur gamme d'electric bike, de marque allemande ou néerlandaise.

« L'agglomération de Dublin a une superficie réduite, le trajet moyen quotidien se situe entre 12 et 15 kilomètres. C'est idéal à faire avec un vélo électrique, car avec le système d'assistance, cela permet de faire un peu d'exercice, sans suer. C'est un moyen de transport doux », expose-t-il. Quand on évoque les précipitations météo comme frein au marché, il se défend « il y a plus de jours de pluie aux Pays-Bas qu'en Irlande ! Ce n'est pas un problème pour les gens ici. Par contre le vent, l'est plus. D'où le besoin d'un petit coup de pouce électrique ! »

Une nation pragmatique

Gordon, qui vient de faire les 18 kilomètres depuis le centre ville, fait parti des conquis. Ce retraité irlandais installe désormais régulièrement son stand devant les immeubles de bureau pour faire la promotion de son engin électrique auprès des cols blancs. Il y a quelques années encore, il faisait partie de la grande majorité des Irlandais qui voyait l'écologie comme un truc de militants.

« L’Irlande est plus une nation de pragmatiques que d'idéalistes », analyse Desmond O'Toole. «  Nous sommes très attachés à la richesse de notre nature. Mais les Irlandais raisonnent souvent en terme d'avantages de ce qu'ils peuvent retirer de quelque chose. Donc s'il y a de l'argent à faire, ce n'est pas encore la conscience écologique qui va freiner les choses. »

En d'autres termes, le salut ne viendra surement pas des politiques. Mais grâce aux mentalités qui évoluent, les pratiques se démocratisent. La récession oblige aussi à faire des efforts. La société civile très ouverte aux initiatives extérieures prend doucement les choses en main. Les bonnes graines sont dans la terre, il n'y a plus qu'à les regarder pousser !

Cet article fait partie d'une série mensuelle EUtopia on the ground