Irianna : le procès de l’absurde

Article publié le 16 juillet 2017
Article publié le 16 juillet 2017

[OPINION] Dans une Grèce en crise, Irianna, jeune femme grecque de 29 ans, voit sa vie basculer du jour au lendemain en se retrouvant au milieu d'un procès absurde, qui va la condamner à 13 ans de prison. Demain, 17 juillet 2017, sa demande de suspension de peine sera traitée. Ce soir, la jeunesse athénienne va se coucher, espérant que ce soit la dernière nuit qu'Irianna passe en prison. 

Irianna, jeune femme grecque de 29 ans, a fait ses études (philologie, linguistique) a travaillé comme enseignante et fait actuellement une thèse à l'université d'Athènes. Dans une Grèce en crise(s), elle s’accroche, poursuit ses études, sort avec ses potes, donne bénévolement des cours de grec à de jeunes réfugiés, bref elle vit une vie conforme à celle des jeunes de sa génération.

Pour elle, le cauchemar commence une nuit de mars 2011 quand la brigade antiterroriste débarque dans la maison de son conjoint, dans le cadre de la surveillance de deux personnes suspectées d’appartenir à l’organisation « conspiration des cellules de feu » (organisation anarchiste insurrectionnelle née en 2008 en pleine crise). Irianna donnera alors volontairement ses empreintes ainsi que son ADN. Son conjoint lui, sera jugé dans le cadre de l'article 187A pour adhésion et participation à une organisation terroriste, procès dont il sortira innocenté en 2013.

En janvier 2013, deux ans plus tard, Irianna est arrêtée pour appartenance à cette même organisation et pour détention illégale d’armes à feu avec intention de les utiliser dans le cadre d’activités criminelles. Son ADN aurait été trouvé sur le chargeur d'une arme retrouvée sur le campus de l’Université polytechnique nationale d'Athènes en 2011. Irianna est alors en liberté conditionnelle dans l’attente de son procès. Alors que le rapport de police stipule qu’aucun lien n’a pu être établi entre elle et l’organisation anarchiste, Irianna continue sa vie, finit son master, enseigne, se lance dans une thèse. Pour en terminer avec cette triste histoire et pour prouver une bonne fois pour toute son innocence, elle se tourne vers le centre grec d’analyse ADN pour demander un rapport à l’expert G. Fitsialo (docteur en biologie moléculaire et génétique à l'université de Nice Sophia Antipolis, directeur du centre européen pour la génétique et l'identification ADN "DNAlogy" et expert ayant collaboré avec la justice hellénique dans des affaires criminelles).

Des preuves, quelles preuves ?

Première surprise, lorsque Monsieur Fitsialo demande à analyser l’échantillon ADN accusateur, la police lui rétorque qu’il n’y en a plus.

Deuxième surprise, lorsque ce même expert découvre la qualité de l’échantillon qui a permis à la police d’inculper Irianna. Dans son rapport, il dénonce des "erreurs tragiques, de graves lacunes et des écarts importants par rapport aux règles établies par la communauté scientifique internationale concernant l'analyse d'échantillon ADN".

Il ajoute que sur les seize marqueurs génétiques (qui permettent d'identifier le profil génétique d'une personne) de l'échantillon d'ADN présenté comme étant celui d'Irianna, sept ont montré une compatibilité, cinq n'étaient pas entièrement compatibles et trois n'ont donné aucun résultat. Il conclut que ni la quantité ni la qualité de cet échantillon ne permettent d’établir un profil génétique complet. L’avocat de la jeune femme compare la situation à deux cartes bancaires qui auraient uniquement 4 chiffres en commun et seraient déclarées identiques.

Mais tout ceci n'est qu'un détail pour le tribunal qui ne s'est pas tant attaché aux lacunes scientifiques concernant les preuves présentées, mais s'en est tenu à stigmatiser les relations personnelles d'Irianna, cherchant soigneusement à la faire appartenir à la mouvance anarchiste.

La question la plus récurrente qui lui sera, en effet, posée durant le procès est : "pourquoi ne vous êtes-vous pas séparé de votre conjoint ? Pourquoi être resté avec lui ?" (Conjoint lui-même reconnu innocent au passage…) Elle, ne cessera de répéter ne pas même connaitre le monde dont on l'accuse de faire partie.

Le verdict tombe : treize années de prison. Pour couronner le tout, sa demande de mise en liberté conditionnelle en attente du jugement en appel est refusée (décision rare en Grèce, la liberté conditionnelle étant souvent autorisée, même dans des cas bien plus lourds) elle dormira donc la nuit même en prison. Treize années donc pour avoir une relation avec quelqu’un reconnu entre temps innocent et un morceau d’ADN scientifiquement controversé…

Une nation périclite quand l’esprit de justice et de vérité se retire d’elle (Paulhan)

Dans un pays où la confiance en l'Etat est un concept relatif, la confiance en la justice est plus que jamais remise en cause à travers ce procès.

L’histoire d’Irianna symbolise la situation politique du pays et la lutte actuelle contre les mouvances anti-système. Mouvances anti-système, nourries par la situation sociale, économique et politique du pays, qui semblent faire plus peur à l’Etat que la montée néo-nazie du parti Aube dorée et de ses groupuscules.

Dans un pays ou les tensions sociales ne font qu’augmenter, la multiplication d’affaires similaires à celle d’Irianna illustre la volonté d’envoyer un message fort à la jeunesse grecque. En effet, on se rappelle du procès de Tasos Theofilou, le communiste anarchiste accusé lui aussi de faire partie de la même organisation et inculpé également sur la preuve d’un échantillon ADN controversé, condamné à 25 ans de prison, il sera finalement acquitté et libéré après avoir passé plusieurs années en prison. Il qualifiera d’ailleurs la libération d’Irianna comme « le prochain combat à mener ».

Une vague de soutien s'est immédiatement mise en place avec, outre les nombreux anonymes, nombre de personnalités issues du milieu scientifique (170 scientifiques signent une pétition expliquant en quoi l’identification partielle des échantillons ADN ne peut constituer une preuve de la culpabilité d’Irianna), académique, culturel, politique, comme le message de Manolis Glezos (figure grecque de la résistance pendant la seconde guerre mondiale) qui appelle à l’indépendance de la justice et même sportif, avec plusieurs athlètes de haut niveau qui ont pris la parole. La mobilisation sur les réseaux sociaux prend de l’ampleur et permet à l’affaire de dépasser les frontières helléniques. Pétitions, manifestations, messages et dessins de soutien, concerts, les actions se multiplient pour faire entendre à la justice hellénique…la voix de la raison !

Demain, lundi 17 juillet sa demande de suspension de peine dans l’attente de son jugement en appel sera traitée, reste à espérer que dimanche soir soit sa dernière nuit en prison.