Iran : « Pourquoi je ne participerai aux élections »

Article publié le 25 février 2016
Article publié le 25 février 2016

La tribune percutante de Mohammad Maleki, ancien recteur de l'université de Téhéran, circule beaucoup sur les réseaux sociaux en Iran, ceux qui contournent la censure. Cet opposant, cible d'arrestation et de violences policières en Iran, s'adresse à ceux et celles qui depuis de nombreuses années rêvent de la tenue d’élections libres et démocratiques dans ce pays:

« Le théâtre de marionnettes est un spectacle pour divertir des spectateurs. Au-dessus de la scène de ce théâtre, il y a un marionnettiste qui fait bouger des figurines et imite différentes voix pour raconter des histoires. Le spectateur a l’illusion que les figurines bougent et parlent. Mais en réalité, c’est le marionnettiste qui fait tout et décide de tout. Dans le régime du vélayat-e-faghih (suprématie du Guide suprême, ndlr), les choses se passent exactement de la même manière que dans un théâtre de marionnettes.

C’est le Guide suprême qui fait bouger à sa guise les personnages et décide de ce que tel marionnette doit dire ou ne pas dire. Durant les 37 dernières années, nous avons eu de nombreuses « élections » en Iran. Les marionnettes ont changé, mais les marionnettistes sont les mêmes. M. Khomeiny en son temps, et maintenant M. Khamenei.

À chaque époque, le marionnettiste a modifié ses méthodes de travail pour berner les gens et pour attirer davantage de personnes vers le lieu du spectacle. Étant donné mon âge avancé, j’ai vécu de nombreuses élections, à l’époque du chah, comme à l’époque des mollahs. Sous l’ancien régime, malgré le fait que de temps en temps quelques personnalités de l’opposition – comme le Dr Mohammad Mossadegh ou Allahyar Saleh – parvenaient à entrer au Parlement, les élections étaient souvent entachées par des mensonges et des fraudes.

À l’époque du chah, la plupart de ceux qui entraient au Parlement ou au Sénat étaient des gens qui se disaient fiers d’être le valet et le serviteur du chah. À cette époque la plupart des soi-disant élus étaient des courtisans, des grands propriétaires terriens et des mercenaires du régime. Après le changement de pouvoir, seulement dans les premières élections, quelques dissidents ont pu exceptionnellement entrer au Parlement, car M. Khomeiny et ses acolytes n’avaient pas encore installé leur mainmise sur toutes les affaires du pays.

Mais par la suite, la quasi-totalité de ceux qui sont entrés dans les deux chambres du Parlement étaient des membres du « Parti de la République islamique » et des personnes liées aux mollahs.

Après des massacres politiques massifs dans les années 1980, les Iraniens ont compris quelle était la nature de ce régime et le spectacle des élections n’attirait guère de gens. À titre d’exemple, selon les chiffres officiels, lors de la première élection de Khamenei (à la présidence de la République), 16,8 millions de votes lui ont été attribués, alors que lors de sa deuxième élection, seulement 12 millions de votes lui ont été attribués. De même, lors de la première élection de Rafsandjani (à la présidence), 15 millions de votes lui ont été attribués, alors que lors de sa deuxième élection, seulement 10 millions de votes lui ont été attribués.

Le désintérêt du peuple pour les élections dans le cadre de ce régime a provoqué une grande inquiétude chez les mollahs et ces derniers ont donc mis en scène un nouveau scénario. Ils ont prétendu qu’au sein du régime, il y a deux factions rivales, celle des partisans fervents du guide suprême et celle des partisans de réformes.

Pour exprimer leur aversion envers le guide suprême, une partie des gens ont été tentés de voter en faveur des soi-disant partisans de réformes. C’est ainsi que Khatami (ancien président de la République islamique d'Iran de 1997 à 2005, ndlr) a pu obtenir un certains nombre de voix et arriver à la présidence. Depuis cette époque et jusqu’à maintenant, ce scénario a été répété sous des formes plus ou moins différentes.

Prochainement, nous allons assister à un nouveau théâtre de marionnettes. Le jeu se répète. Deux factions qui sont toutes les deux issus d’un même système entrent en scène. Avec des promesses vides et fallacieuses, elles tentent de berner les gens pour les attirer vers le spectacle électoral. Mais le peuple est de plus en plus vigilant et ne se laisse plus berner.

Le commandant des Pasdaran a publiquement avoué que « l’ingénierie » des élections présidentielles en 2009 avait été assumée par les Pasdaran. Dans une telle situation, peut-on encore parler d’élections ? Il convient de rappeler que même la partie soi-disant élue du régime ne faire strictement rien contre la faction du Guide suprême. À titre d’exemple, dans son discours daté du 9 février 2016, M. Rohani a déclaré : « Nous sommes confrontés à des problèmes de corruption et de monopole. Il y a une entité que je ne veux pas nommer ici. Cette entité importe des produits de contrebande et empêche le développement des industries à l’intérieur du pays ».

Rohani fait ici allusion à quelle entité ? Cette entité est-elle autre que le Corps des Gardiens de la révolution (les Pasdaran) ? Pourquoi M. Rohani qui est le président de ce régime n’ose même pas prononcer le nom de cette entité ? Dans un tel contexte, le président du régime aura-t-il la capacité d’empêcher les agissements et les ingérences des pasdaran ? Je ne le pense pas.

Je ne participerai pas à des élections où tous les candidats sont sélectionnés par le Guide suprême.

Certains individus affirmant que « participer à des élections est un pas vers la démocratie ». Je voudrais demander à ces individus : Vous qui avez participé à tant d’élections ces 37 dernières années, combien vous êtes-vous rapprochés de la liberté ? Ces scrutins ont-ils été des élections libres et irréprochables ou ont-ils été des nominations déguisées en élections ? Ne nous laissons pas berner et ne participons pas à un jeu qui ne fera que prolonger le règne des mollahs.

Les partisans de ce régime essayent de répandre l'idée que la vie politique en Iran se résume à des débats entre la faction fondamentaliste et la faction soi-disant réformatrice du régime. Dire une telle chose est une insulte à l’intelligence du peuple iranien. Les autres qui ne se reconnaissent dans aucune de ces deux factions internes du régime ne font-ils pas partie du peuple iranien ?

La grande majorité des Iraniens sont indifférents vis-à-vis de cette mascarade électorale et ne veulent pas participer à ce spectacle de marionnettes. Cette majorité n’a-t-elle pas le droit de vous critiquer ? Voulez-vous éliminer de la scène cette majorité, en la calomniant ?

Arrêtez ! Peu à peu, le peuple trouvera son chemin, organisera des élections libres et mettra fin au règne des mollahs. Un jour les oppresseurs et les usurpateurs quitteront la scène et céderont la place à des représentants du peuple issus d'élections libres et démocratiques.

Ce jour n’est pas loin. »

Mohammad Maleki, Téhéran, février 2016.

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Traduction : Eugène Varlin