Iran : pourquoi Ahmadinejad est encore au pouvoir ?

Article publié le 19 avril 2011
Article publié le 19 avril 2011
C’est l’autre Egypte. Place Enghelab à Téhéran. Deux ans après des élections contestées et un an après des manifestations réprimées dans le sang, l'Iran est toujours au point mort, avec Ahmadinejad à sa tête et les Pasdaran (les Gardiens de la Révolution Islamique) dans son entourage. Et la révolution verte dans tout ça, rangée aux archives ?

Il y a quelques mois pourtant, c’est de cette place que sont parties les premières protestations, qui un an plus tard, se sont diffusées comme une traînée de poudre dans tout le Moyen-Orient et l’Afrique du Nord. Les Iraniens sont les premiers à avoir réussi à contourner l’appareil de censure grâce aux nouvelles technologies. Que sont-ils devenus ? Ils ont été réprimés.

Twitter contre Pasdaran

La dernière manifestation, menée par l’ancien Premier ministre et ex-candidat aux présidentielles, Mir Hossein Moussavi et par l’ancien Président du Parlement Iranien, Mehdi Karroubi, remonte à février. Il y a deux mois. Les affrontements ont fait un mort et deux blessés. Parmi les 90 opposants placés derrière les barreaux, on trouve des personnalités comme Baqer Oskui, chef de la section jeunesse de Etemad Melli, le parti de Karroubi. Mais aussi Ramtin Meqdali, responsable du mouvement jeune de Moussavi dans la ville de Babol, ou encore l’écrivain Hamed Shamlu.

Le gouvernement iranien avait été clair : toute forme de rassemblement est interdite. Cette mesure a été mise en place afin d’éviter que l’opposition puisse se réunir et réveiller ainsi, dans le cœur des Iraniens, les motivations qui les ont poussés à descendre dans la rue en 2009. Mais les jeunes n’ont pas écouté. Et les forces de police ont ouvert le feu sur la foule. Facebook n’a pas suffi pour arrêter la violence, Twitter n’a pas réussi à tenir tête à la Garde Révolutionnaire qui, silencieuse, continue à exercer un pouvoir dictatorial sur le pétrole, seule organe vitale du régime.

En juin 2010, le Mouvement était déjà redescendu dans la rue. En deux jours, les 7 et 8 juin, il y a eu 18 pendaisons. Avant de revoir les jeunes dans la rue, il s’écoulera de l’eau sous les ponts. En attendant, on peut les suivre sur Facebook et Youtube. Ces derniers jours, de nombreuses vidéos ont été publiées pour expliquer comment échapper à la censure. Les préparatifs de la prochaine manifestation, organisée pour l'anniversaire des élections des 12 et 13 juin, ont déjà commencé.

Les révolutionnaires sont-ils trop diplômés ?

Cela finit toujours ainsi en Iran. Chaque fois qu’une mobilisation populaire se profile, s’en suit une vague d’arrestations et d’exécutions. Comme en Egypte, en Syrie, au Yémen. Mais en Iran, la Révolution a été annoncée et n’a pas encore été consumée. Au contraire. Le Mouvement s’est dispersé et aujourd’hui il a bien du mal à retourner dans la rue. Pourquoi ? C’est la faute du bloc affaristico-militaire, de l’absence totale d’un programme politique unifié et d’un leader officiel, reconnu à l’unanimité. Le conflit est interne au Mouvement vert. La journaliste Iranienne Omid Habibinia le confirme : « En ce moment, il y a des positions très diverses chez les réformistes. Certains veulent conserver le système politique actuel, d’autres veulent seulement en réformer une partie, mais je pense que la majeure partie de la population ne croit plus en la République Islamique. Ces différents et la répression sévère du gouvernement ont porté à la division du Mouvement Vert en plusieurs fractions. » Mais elle rajoute : « Même si apparemment le Mouvement a réduit son activité politique dans la rue, plusieurs nouvelles organisations et mouvements politiques ont vu le jour en Iran. »

Des paroles, des paroles et toujours des paroles. Il y a qui veut réformer le système, qui veut en sortir et l’abattre tout de suite. Mais il semble que ce ne soit pas cela qui empêche la protestation de décoller. C’est la composition même du Mouvement qui freine le mouvement de révolution iranien. Pourquoi ? Il n'est formé que de jeunes et d’universitaires. La masse populaire, les travailleurs salariés, eux, hésitent alors que les grands bazars de Téhéran se complaisent dans un système économique qui ne prévoit quasiment aucun prélèvement fiscal. Voilà la règle : l’Etat limite les charges fiscales d'un côté, et en retour, il demande à ses citoyens de limiter leurs droits et pouvoirs décisionnels. Ce système convient à la majorité de la population. Les jeunes, les Verts, ne cherchent pas un bouleversement de ce statu-quo, mais une affirmation de ces droits « occidentaux », qu’à la différence des Egyptiens, ils connaissent sur le bout des doigts depuis leur plus jeune âge.

Prochaine étape, le 12 juin

Le 12 juin 2011, le Mouvement Vert défiera de nouveau le gouvernement avec comme mot d’ordre : « Où est mon vote ? » pour dénoncer le trucage des élections. La censure, la pauvreté, les inégalités sociales, les conditions et le rôle de la femme sont des thèmes importants mais encore secondaires dans la protestation. Pour avoir un impact ce 12 juin, les Verts devraient pourtant les mettre à l’ordre du jour. Et faire mieux que par le passé, car cette fois le défi qui les attend s’annonce de plus grande ampleur. L’idée de l’Iran conçue et diffusée par les jeunes du Mouvement Vert est devenue un modèle exporté dans le monde entier à grands coups de tweets. Un modèle qui a inspiré la victorieuse révolution égyptienne.

Réconcilier démocratie et Islam, tradition et modernité, passé et avenir. Voilà les défis à relever. Mais pour y arriver, les jeunes ont besoin de se « prolétariser ». Car, comme l’explique Farian Sabahi, enseignante à l’Université de Turin et journaliste, « le Mouvement Vert est une sorte d’élite qui n’a pas réussi jusqu’à présent à impliquer les classes sociales plus défavorisées. Les historiens y voient les mêmes faiblesses du parti communiste Tudeh au temps du Shah : les militants étaient des bourgeois rebelles et des intellectuels de gauche, mais pas les ouvriers des villes avec qui l’Ayatollah Khomeiny communiquait beaucoup mieux ». La différence avec l'Egypte est facile à saisir. Place Tahrir au Caire, les manifestants étaient ceux qui avaient faim, ceux qui voulaient du pain. En Iran, ceux qui protestent depuis deux ans ont des ordinateurs chez eux depuis leur plus tendre enfance, mangent de la viande au déjeuner et boivent du vin. Voilà les faits. Le succès du Mouvement, continue Farian Sabahi, dépend de sa capacité à impliquer « les syndicats, qui ces derniers mois, ont été pris pour cible par les autorités. De plus, ils ont besoin de maintenir une forte motivation de la part de ceux qui les soutiennent, renforcer les liens avec ceux qui opèrent à l’intérieur du système et ne pas perdre l’attention de la communauté internationale. » Un dernier point qui dépend aussi de nous.

Photo : Une : (cc) Marcus Smith/flickr: Free Iran (cc) Beverly & Pack/Flickr; Where is my vote? (cc) Anthony  Posey/flickr; vidéo (cc) repubblica.it/YouTube